NorthCape4000: ceci n’est pas une course

La NorthCape4000 est un événement de vélo en autonomie long de 4000km, commençant dans le nord de l’Italie et se finissant au Cap Nord, tout en haut de la Norvège. Le parcours met pleinement à profit l’espace Schengen, avec 8 pays traversés : Italie, Autriche, Allemagne avec un bref passage en Tchéquie, Pologne (pour 5km, juste histoire de prendre le ferry), Suède, Finlande et enfin Norvège. Avec plus de 600 participants, c’est l’un des plus gros événements bikepacking du monde. Je dis « événement » car l’un des motto des organisateurs est « this is not a race » : « ce n’est pas une course », et pour s’assurer que ça n’en soit réellement pas une il y a un temps minimal pour quitter le dernier checkpoint et un autre pour atteindre l’arrivée. Les point de passage notables sont donc :
– Rovereto : départ samedi 25 juillet à 8h
– Świnoujście, 1300km : ferry Pologne → Suéde d’une durée de 7h
– Rovaniemi, 3300km : checkpoint qu’il est interdit de passer avant le 4 août 13h (soit un peu plus de 10j du départ)
– 4000km : arrivée qu’on n’a pas le droit d’atteindre avant le 6 août 11h (soit un peu plus de 12 jours du départ)

 

Alors certes ce n’est pas une course, mais atteindre l’arrivée dès son ouverture demande tout de même de faire de belles journées de plus de 330km de moyenne. Au fond de moi, je pense que c’est peut-être atteignable si les étoiles s’alignent, mais je vise plutôt entre 14 et 15 jours (soit entre 300 et 280km/jour). Cependant, pour ne pas être effrayé par la longueur du bouzin je vise d’abord le ferry, et mon premier but est d’essayer de le prendre de nuit. Ça me laisserait 4 jours pour l’atteindre (ou 5 jours, mais ce serait « trop facile »), puis ensuite une nouvelle “course” commencerait avec des objectifs à affiner en fonction des premiers jours.

Ceci dit, le parcours est globalement facile : deux cols assez bas pour passer les Alpes, quelques bosses dans le sud de l’Allemagne et en République Tchéque puis un parcours globalement roulant où le vent sera potentiellement le facteur limitant. VisuGPX m’annonce 26200m de D+, et mon Garmin un résultat final de 31000m. Même si un set-up aéro serait donc assez performant, je pars sans prolongateur car je trouve la position peu confortable (je suis raide comme un piquet) et prompt à me faire m’endormir lorsque je manque de sommeil.

L’entrainement a été assez minimaliste : jusqu’en avril je préparais un marathon, donc je roulais pas ou peu. J’ai ensuite fait une transition assez rapide vers le vélo, avec notamment une participation aux 24h de l’INSA un mois après le marathon (630km pendant ces 24h). Tout mon entraînement a reposé sur de gros week-ends (souvent sur 3 jours), l’idée étant d’enchaîner les kilomètres pour travailler mon endurance musculaire : cette année j’ai plus de sorties de plus de 200km que de sorties de moins de 100. En plus des muscles, je voulais réhabituer mon corps à tenir la position pendant longtemps et tenter de limiter les éventuels problèmes aux points de contact. J’en ai profité pour ré-essayer (et adopter) un cuissard qui s’avérera être parfait pour moi (jusque-là je roulais en caleçon + short, les cuissards me donnant d’importantes irritations lors de mes tests en 2021). Malgré le peu de vélo sur les deux dernières années j’ai rapidement retrouvé de bonnes allures, ce qui me fait penser que pour quelqu’un d’un niveau moyen comme moi la course à pied se convertit facilement en vélo. Mes expériences passées sur la Race Across France et la Sea to Peak m’ont aussi bien aidé à savoir quoi travailler pour avancer plus vite (pas de miracle : il faut juste pas s’arrêter).

Jour 0
Après un trajet plus mouvementé que prévu, j’arrive à Rovereto vendredi en fin de matinée. Mon premier arrêt est au magasin de vélo, où je croise beaucoup de futurs participants avec des problèmes mécaniques de dernière minute. Dans mon cas, c’est mon frein arrière qui ne fait absolument plus son boulot et qui nécessite une purge. Après ça je fais un aller-retour rapide à mon hôtel pour notamment y faire une sieste, puis je retourne au point de départ. Dossard, attente, puis briefing. Ce dernier est globalement peu utile, toutes les informations pertinentes étant déjà dans le guide des participants que j’ai lu en long et en large. En plus l’organisateur parle italien, puis une traductrice redit tout en anglais donc c’est long. Après je retourne dans un autre magasin de vélo pour acheter une bricole manquante, et je rencontre un cycliste qui est là pour sa 3ème participation. Nous parlons longuement, et il m’indique avoir déjà réservé sa place pour le ferry dans 4 jours car si on veut une couchette en cabine il vaut mieux s’y prendre avant. C’est un objectif ambitieux pour moi donc je voulais voir comment les premiers jours allaient se passer, mais en rentrant à mon hôtel je décide d’avoir confiance en moi et de réserver une place. Au moins j’aurais une motivation supplémentaire pour bien avancer les premiers jours…


 

Jour 1 : 361km, 3023m D+
Après une dernière bonne nuit j’arrive au départ à 7h30. L’attente jusqu’à 8h est un peu longue, d’autant que tout le monde est un peu dans sa bulle et les discussions se font rares. Lorsque l’heure fatidique arrive ce sont 600 cyclistes qui s’élancent sur les petites pistes cyclables de l’Eurovélo qui remonte entre les parois du Haut-Adige. Les 100 premiers kilomètres sont plats et se font en peloton, donc à bonne allure. Comme toujours c’est un peu trop rapide mais il faut bien évacuer l’émotion du départ… Au fur et à mesure les groupes se brisent et se reforment de plus en plus petits jusqu’à ce que je sois plus ou moins seul. Je reprends un rythme plus tenable sur du long terme, mais je suis content d’avoir avalé ces premiers kilomètres si facilement.

Le premier col (le plus haut de tout le parcours) est un long faux plat montant ponctué d’un ou deux coups de cul juste histoire de faire semblant. Le village de Brenner marque la fin de l’ascension et le passage en Autriche, avant une descente vallonnée. En chemin, je fais mon seul arrêt ravitaillement de la journée dans une supérette, où la pause fait du bien après déjà 190km. Je rejoins la vallée à Innsbruck, et peu après mon pneu arrière est à plat : le tubeless m’avait déjà fait des misères sur cette roue, et malheureusement ce n’est toujours pas corrigé. Je remets rapidement une chambre à air puis passe beaucoup trop de temps à regonfler avec ma petite pompe. Bref, une pause impromptue qui me permettra peut-être d’aborder le second col un peu plus reposé. Heureusement, parce que 600m en 6km ça ne donne pas envie, surtout après 250km. Je suis lent et mes genoux me font (déjà) des misères, mais je double quand même de nombreux participants encore moins bien que moi.

Le col est aussi la frontière avec l’Allemagne à partir duquel commence un long et agréable faux plat descendant à travers la Bavière. Je continue jusqu’à 23h30 pour atteindre les 360km, bien aidé par mes parents avec qui je passe une bonne heure au téléphone (ça deviendra une tradition pour m’aider à franchir les débuts de nuit). En chemin je me fais encourager sur le bord de la route et même offrir une part de pizza et un coca qui font du bien. Je dors sur un pont piéton qui a un toit et qui mène nulle part que j’avais repéré avant le départ. Comme durant toute la journée, j’essaye d’être bien efficace pour me coucher rapidement et ne pas perdre de temps.


En attendant le départ

 


En peloton pour les premiers kilomètres

 


Entre les vignes et les parois du Haut-Adige

 


Bref passage gravel dans la descente vers Innsbruck

 


Nuit de qualité à l’abri d’un pont (photo prise le lendemain matin)

 

Jour 2 : 364km, 3453m D+
J’ai mis le réveil à 6h pour avoir environ 6h de sommeil. Je trouve que c’est tôt, mais lorsque je regarde la piste cyclable en contrebas je vois déjà des participants en route. Je me dépêche de tout remballer et me lance en direction de Munich. C’est la première “gate”, mais comme je m’en doutais ces checkpoints ne servent à rien et sont une relique d’un temps où le suivi GPS n’existait pas. Je joue quand même le jeu et vais demander mon coup de tampon avant de me ravitailler dans une boulangerie et de repartir à travers la Bavière. C’est la fin du faux plat descendant des Alpes et bientôt la route oscille. Plus loin, en l’espace de 16km il y a 6 montées-descentes bien raides d’une cinquantaine de mètres de D+ : rien de méchant, mais ça use et ça donne le ton pour le reste de la journée.

Je me fais rattraper par plusieurs participants et je décide de quitter mon faux rythme pour les suivre jusqu’à midi. On est dimanche, tout est fermé et donc nous visons tous la même ville où nous espérons trouver des restaurants ouverts. Une fois arrivé, je me ravitaille comme je peux dans une station-service avant de les rejoindre au McDo pour un bref repas (12 minutes en tout). Je repars seul dans les enchaînements de petites côtes avant de recroiser plusieurs collègues dans une montée où tout le monde finit à pied (20% sur 500m au milieu !). Peu après tout un quartier est de sortie pour encourager un des coureurs qui habite là. Ils offrent à boire, à manger et une bonne excuse pour faire une petite pause. Le vent en profite pour se lever et malheureusement il n’est pas tout à fait favorable, ce qui durcit notablement la fin de journée. Je continue comme je peux alors que le ciel se charge progressivement.

La nuit tombe et j’avance toujours. Je suis au téléphone avec mes parents lorsque les premières averses commencent. Ils me suivent à la trace grâce à la balise GPS (en fait une app sur le téléphone) et m’indiquent qu’au sommet de la bosse un autre coureur qui porte un prénom français semble faire une pause dans un petit village. Ils ont raison, et c’est comme ça que je rencontre Thibault avec qui je repars. Il se tâte à faire une nuit blanche ; je ne veux surtout pas en faire une, mais faire quelques kilomètres de plus ce soir m’arrange bien donc nous joignons nos forces pour rejoindre la République tchèque. Nous y traversons la ville de Cheb, ce que je suis bien content de faire de nuit pour éviter la circulation et le monde dans les rues pavées qui, même désertes, ne sont pas bien pratiques à vélo.

La météo est toujours instable donc je dois vraiment trouver un abri pour la nuit, mais je fais chou blanc et je continue avec Thibault. Finalement, en cherchant sur Maps + StreetView je trouve un abri bus qui pourrait faire l’affaire plus loin. Il est donc quasiment 1h du mat lorsque je me pose enfin dans cet abri qui date de l’époque tchécoslovaque alors que Thibault continue seul.


Petit matin sur le canal

 


C’est la fête au village (pour nous !)

 


Fin des collines de la Bavière, avant les collines de la république tchèque

 


Quelque part en Bavière

 


Noms allemands caricaturaux

 


Derrière Thibault dans la nuit

 

Jour 3 : 338km, 2165m D+
Même si l’abri est spacieux je me fais réveiller par des projections de pluie à cause des rafales de vent. Le premier (et seul ?) bus de la matinée est à 4h30 et me réveille aussi, donc globalement la nuit est peu reposante. Pas grave, je me reposerai dans 10 jours. Le départ est difficile, déjà parce que mon corps grince un peu (le 3ème jour est souvent le plus difficile pour moi), mais aussi parce que les petites routes tchèques sont dans un sale état. La pluie va et vient toute la matinée, me trempant allègrement alors que j’enchaîne les petites ascensions au milieu desquelles je repasse en Allemagne. Bref, j’avance doucement mais j’avance et c’est le plus important.

Mon premier objectif est d’atteindre les 200km aujourd’hui, là où les bosses devraient s’effacer et la route s’aplanir. En chemin je croise quelques allemands, je prends quelques roues mais globalement je suis seul. Comme je suis plutôt proche de la tête de la course (mon classement oscille entre les 10ème et 20ème place) je croise peu de participants et ceux que je rencontre sont peu loquaces, concentrés sur leur effort et sur leur objectif du ferry à atteindre dans deux jours.

Lorsque je rejoins enfin la rivière qui marque la fin des difficultés, je déchante assez rapidement : le vent s’est de nouveau levé, et son orientation ouest/nord-ouest n’est pas tellement agréable sur le parcours qui va droit vers le nord. Le moral ressemble donc au ciel, qui reste chargé avec de brèves averses qui reviennent dans la soirée. Je ne suis pas aidé par le paysage un peu déprimant, devenu vraiment plat (oui je sais, les cyclistes ne sont jamais contents et n’aiment ni le dénivelé, ni le plat) et où les éoliennes sont les seules choses qui dépassent de l’horizon. Les villages se ressemblent tous dans leur tristesse et leur inintérêt, et la seule chose qui me marque est l’absence de fontaine et la soif qui commence à se faire sentir. Heureusement un allemand d’un certain âge, ne parlant pas un mot d’anglais, agite frénétiquement un panneau “NorthCape4000” lorsque je passe, me remplit mes bidons et m’offre… un concombre (“for energy!”, m’assure-t-il plein d’enthousiasme). Rencontre courte mais sympathique qui m’aide à tenir. Je croque le concombre à pleines dents en roulant, en me demandant si je ne consomme pas plus d’énergie à le digérer que ce qu’il va m’apporter.

La température redescend et j’approche doucement de Berlin donc je décide de me prendre une nuit à l’hôtel dans la banlieue sud. Ces hôtels sans charme et sans personnel d’accueil sont parfaits pour une nuit courte avec le vélo dans la chambre, donc je savoure ma douche avant de m’effondrer dans mon lit après avoir mis à sécher mes affaires mouillées par les pluies du jour. Pas de lessive, je suis trop fatigué pour ça.


Réveil trop tôt dans l’abri bus

 


Soirée berlinoise

 


Arc-en-ciel-coucher-de-soleil

 

Jour 4 : 259km, 1031m D+
J’ai normalement largement assez de temps pour atteindre le ferry de ce soir mais je pars quand même à 6h. J’aimerais pouvoir traverser Berlin au calme, mais finalement le temps de traverser la grande forêt de Grunewald et les premiers faubourgs je me retrouve dans le centre entre 7h et 8h et la circulation est déjà dense. Pour ne rien arranger les pistes cyclables sont étonnamment mal faites et peu entretenues, ce qui tranche avec celles que j’ai utilisées jusque là en Allemagne. Comme en plus le soleil est pile dans l’axe de la traversée et donc m’éblouit violemment, je passe définitivement un moment peu agréable. Les traversées de ville lors de courses sont des choses que je n’aime jamais, même si je comprends que pour des raisons “marketing” ça fasse joli – ça doit être pour ça qu’ils nous font passer au pied de la porte de Brandebourg. Je suis censé y récupérer un tampon, mais il est trop tôt donc je continue.

Une fois Berlin enfin franchie je peux reprendre un rythme plus intéressant, même si je fais un bref arrêt à 9h au niveau d’un magasin de vélo pour remettre un peu de pression dans mes pneus. Peu après je me fais doubler par Daniel. Il roule en maillot de foot et en sandales de piscine (!!), et il appuie si fort que je tiens moins d’un kilomètre dans sa roue. Plus tard il me dira qu’il voyage à vélo depuis environ 4 ans et qu’il ne supporte pas les chaussures de vélo. Le prochain participant que je retrouve est Maxime, un français avec qui je termine la journée. Nous sommes tous les deux contents de rencontrer quelqu’un avec qui discuter et partager quelques kilomètres, même si notre moyenne horaire baisse légèrement.

La journée est facile car très, très plate même si le vent n’est toujours pas tout à fait coopératif. Nous sommes au cœur de l’ex-RDA et ça se ressent : les villages contiennent des bâtiments abandonnés et les routes sont parfois dans un état catastrophique. Comme toujours il y a de nombreux (mais courts) passages pavés, certains rappelant Paris – Roubaix.

Au kilomètre 215 la folle montée vers le nord se termine : pour la première fois depuis le départ l’itinéraire change franchement d’orientation et les 40 prochains kilomètres se font plein est. Le vent est donc enfin de dos et nous approchons rapidement de la frontière polonaise. Le parcours emprunte une piste cyclable qui navigue entre des étangs salés reliés à la mer Baltique, notamment la grande lagune de Szczecin.

La frontière est seulement marquée par une voiture de police garée là. Nous n’avons que quelques kilomètres à parcourir en Pologne, et peu après nous nous arrêtons pour une pause technique avant d’arriver en ville. À peine le temps de poser pied à terre qu’une nuée de moustiques absolument horrible m’assaille. Je décide de repartir aussitôt, sans faire ce pour quoi je m’étais arrêté.

Une fois en ville nous faisons une brève pause pour savoir quoi faire, avant de décider d’aller prendre immédiatement le bac pour traverser le bras de mer et aller au terminal de ferry. Nous attendons quelques minutes devant le bac avant que quelqu’un nous dise que celui-ci est en panne et qu’il faut prendre l’autre. Nous arrivons à 19h39 devant le bon, qui est parti à 19h30 et dont le prochain départ est dans une heure… Donc nous retournons en ville manger, mais finalement nous avons peu de temps donc nous allons dans une sorte de guinguette au bord de l’eau où nous croisons un participant finlandais qui nous parle de ce qu’on peut attendre pour la Laponie.

Après le bac nous allons au terminal attendre le ferry. Nous sommes une trentaine à l’avoir atteint en quatre jours (31 d’après l’application de suivi). Nous discutons avec quelques participants avant de pouvoir monter à bord. Je vais rapidement prendre une douche, manger une part de gâteau puis profite de ma couchette. Je partage ma cabine avec deux camionneurs polonais qui ronflent comme des camionneurs polonais et la nuit n’est malheuresement pas aussi réparatrice que ce que j’aurais voulu. C’est pas grave : je suis extrêmement content d’avoir atteint ce premier objectif qui me semblait très ambitieux, et je sais que je vais légèrement ralentir et pas nécessairement viser de rester au contact de la tête de course.


La porte de Brandebourg (ça ne valait pas de traverser Berlin pour ça)

 


Village typique

 


Sur le bac en direction du ferry

 

Jour 5 : 330km, 1437m D+
Le ferry accoste vers 6h30, mais je me lève plus tôt pour profiter du buffet petit-déjeuner. Je me faufile ensuite entre les camions entassés dans la cale, ou plutôt l’une des cales : il y a quatre niveaux pour les voitures et camions… C’est un gros ferry. Je retrouve mon vélo et les autres participants. L’attente est un peu longue mais enfin c’est à notre tour. Ça ne traine pas : à peine descendus du bateau que tout le monde part bille en tête… Jusqu’à un passage à niveau fermé, à 500m de là. Nous attendons longuement avant de comprendre qu’il faut appuyer sur un bouton pour pouvoir passer. Et donc, après une brève traversée de ville, nous voilà réunis en peloton qui roule à bonne allure.

Nous sommes malgré tout peu nombreux et chacun reprend assez rapidement un rythme qui lui convient. Je me retrouve donc relativement rapidement esseulé, avant que je recroise Maud. J’avais rapidement fait connaissance avec cette jeune néerlandaise (21 ans) hier soir. Elle m’impressionne : elle ne roule pas spécialement vite, mais ne s’arrête absolument jamais – elle a même fait des nuits blanches. Elle a fait une année de césure dans ses études et, en l’espace d’un an, a fait la Transcontinental Race, le tour des Pays-bas (2000km), une fracture de l’omoplate, le Tour Divide et donc maintenant la NorthCape. Bref, elle a déjà fait le tour de l’ultra-cyclisme.

Parler de ses autres courses nous aide à bien avancer, d’autant que le parcours est particulièrement facile aujourd’hui. Plusieurs fois nous nous perdons de vue avant de nous retrouver plus tard. Après une petite centaine de kilomètres, les champs laissent la place aux arbres et nous commençons à avoir le paysage qui va nous accompagner pendant la majorité des 1900km de la Suède : de la forêt et des lacs. Nous passons à Älmhult, lieu de naissance d’Ikea. Il y a un musée Ikea, un hôtel Ikea, un centre de distribution Ikea qui fait la taille d’un village (les places de quai pour les camions que nous voyons sont numérotées jusqu’à 450)… Et 5000 employés.

En fin de journée, je trouve un coupe-vent sur la piste cyclable. Il me dit quelque chose donc je le prends avec moi en espérant pouvoir le rendre à son propriétaire dans les prochains jours. Je pensais bivouaquer, mais au fur et à mesure que j’avance j’envisage de prendre un hôtel : la ville de Jönköping est idéalement située pour ça, et les 4 prochaines nuits seront probablement en bivouac vu le peu d’opportunités de faire différemment. Recharger une dernière fois toutes mes batteries et repartir propre me fait de l’œil, donc après une dernière descente je réserve une nuit dans une sorte d’auberge de jeunesse où j’ai quand même une chambre rien que pour moi. J’y retrouve deux participants, dont le propriétaire du coupe-vent qui est bien content de le retrouver avant de continuer vers le nord. Après ces touchantes retrouvailles, je prends le temps de faire une petite lessive et j’arrive tout de même à me coucher relativement tôt.


En quittant le ferry

 


Cycliste vs. passage à niveau

 


Sur les terres d’Ikea

 


Le début de 1900km de forêt

 


Avec Maud

 

Jour 6 : 330km, 2350m D+
Je vais être honnête, les trois prochains jours se mélangent un peu dans ma tête. Les paysages varient peu, le parcours va vers le nord sans discontinuer, la météo est plus ou moins la même… Bref, avec la fatigue qui s’est définitivement installée, tout ça est un kaléidoscope d’images que j’ai du mal à remettre dans le bon ordre.

Bon, je dis ça mais le début est tout de même “marquant”, ne serait-ce que parce que je retrouve de petites bosses. Rien de bien impressionnant – 100m de D+ au grand maximum), mais ça faisait 700km que le parcours était plat comme la main. Je longe le Vättern, un grand lac de 120km de long (à comparer aux 77 du lac Léman) pendant toute la matinée avant de retrouver arbres et (petits) lacs. Parmi les éléments notables : je mange des donuts et je retrouve Maxime, qui avait commencé sa journée avant moi.

Sinon je n’ai vraiment quasiment aucun souvenir, sauf de la fin de journée. J’ai repris un peu d’avance sur Maxime, surtout parce que lorsqu’on roule ensemble on est définitivement trop lents. Quelques bosses plus marquées mettent mes genoux à rude épreuve, et je manque cruellement d’eau. Lorsque je m’arrête pour en trouver, le seul robinet du coin est fermé et je dois me résoudre à en demander à des gens qui passent. Ce sont des touristes espagnols qui louent un chalet dans ce tout petit village et qui vont me remplir deux fois mes bidons (la première fois je bois l’un d’entre eux cul-sec). De là j’ai encore quelques kilomètres à faire, puis finalement je m’arrête au bord d’un énième lac sous un gazebo parfait pour la nuit.


De la forêt

 


Encore de la forêt

 


Parfois des lacs

 


Et d’autres lacs

 


Dodo en bord de lac

 

Jour 7 : 338km, 2861m D+
On prend les mêmes ingrédients et on recommence. Moins d’une heure après mon départ, je retrouve Maxime qui avait dormi 3 ou 4 kilomètres après moi, ce qui me réveille un peu. Je m’inquiète un peu de mes réserves en nourriture, mais finalement je décide que je peux pousser jusqu’à Falun, la grande ville du jour qui est à une centaine de kilomètres. Je perds un peu de temps à chercher des toilettes qui n’existent pas dans un petit village, et j’arrive à un passage à niveau pile au moment où les barrières baissent. J’attends, j’attends… Il ne se passe rien. Finalement au loin un train de fret arrive, puis s’arrête à la gare. Je continue à attendre. D’autres participants arrivent. On attend. Le train repart ! Puis s’arrête juste avant le passage à niveau. On discute. Certains se brossent les dents. Ça y est, le train passe… et il est long ! Ce n’est que du bois. J’ai perdu 20 minutes.
À Falun nous nous arrêtons tous dans le même supermarché. Courses, toilettes, repas sur le parking. En repartant je fais un petit détour pour compléter ma collection de chambres à air. Je voulais le faire depuis que j’en avais utilisé une dès le premier jour, mais j’oubliais systématiquement ; maintenant ça devenait urgent, vu le peu de lieux où en acheter une fois arrivé dans le nord.
Pour ce soir, j’ai repéré une cabane au bord de la route. Elle devient nécessaire à cause du passage d’averses orageuses, qui sont courtes mais intenses et me trempent rapidement. Une dernière grimpette un peu intense et j’arrive sur un petit plateau plein de lacs. Au bord de l’un d’entre eux est mon abri, où se trouve déjà Frank, un Allemand extrêmement sympathique avec qui j’avais mangé au McDo le deuxième jour. Nous discutons un peu le temps que je mange mon plat de spaghetti bolo acheté plus tôt, mais nous ne traînons pas et rapidement nous nous couchons.


Pour changer… Des lacs !

 


Au moins je ne suis pas seul (avec Maxime)

 


Tout droit

 


Le train interminable

 


Contournement d’un lac un peu plus grand

 


Repas de chef devant paysage royal

 

Jour 8 : 331km, 3304m D+
Tout est brumeux et humide, et le départ est frisquet, surtout que le profil est plutôt descendant pour commencer. Néanmoins l’ambiance fantasmagorique rend les paysages pourtant si communs magnifiques et je profite de n’avoir la route rien que pour moi pour les savourer autant que je peux. Je me réchauffe une fois une grosse rivière traversée, lorsque je remonte une nouvelle colline. Quelques petites bosses plus tard et j’arrive au bord de la Baltique, même si l’itinéraire est très légèrement trop loin du rivage pour que je puisse réellement voir la mer. Petite pause dans deux supermarchés (les toilettes du premier étant hors-service) puis c’est reparti.

Aujourd’hui je suis définitivement rattrapé par mon manque de sommeil, et j’ai beaucoup de mal à ne serait-ce que garder les yeux ouverts. Je lutte comme je peux en écoutant un livre audio, puis je sors les grands moyens et j’appelle des amis. C’est le plus efficace mais il faut trouver des victimes donc je ne peux pas non plus trop en abuser. Je raccroche lorsque la fine averse commence à se transformer en vraie pluie, et j’en profite pour m’arrêter m’équiper. Maxime me rattrape à ce moment-là et nous repartons ensemble sur une route plus passante et bien trempée. Pas le moment le plus agréable, mais loin d’être le pire moment de la journée…

Nous discutons du programme des prochains jours. Même si depuis le ferry ma moyenne journalière a légèrement baissé, j’ai gardé un rythme qui me permet d’arriver au dernier checkpoint, Rovaniemi, pour l’ouverture de celui-ci. Mieux que ça : je peux probablement y arriver la veille, ce qui me permettrait d’avoir droit à une demi-journée de repos, le départ étant à 14h. Une grasse mat’, une lessive, de petites courses pour préparer la laponie… Le rêve. Maxime n’a pas envie de forcer donc nous savons qu’à un moment ou un autre nous allons nous séparer. Pendant ce temps, la pluie se calme et les nuages sont chassés par le vent. Malheureusement pour nous, le parcours s’oriente malencontreusement contre celui-ci et nous voilà à lutter alors que la route est plate. Nous prenons quelques relais, mais rapidement je prends de l’avance. Cette portion qui devait être facile s’avère interminable et la journée commence déjà à être longue.

Enfin le parcours change de direction et remonte en direction du nord, ce qui, couplé avec le retour de la forêt, me permet de moins subir le vent. En échange il faut que je franchisse une belle bosse qui mène à un plateau. Là m’attend une mauvaise surprise : à cause de travaux de réfection, le revêtement a été retiré et plusieurs kilomètres se font sur une route en gravier. Les voitures sont moins embêtées que moi et ne ralentissent pas, me doublant à vive allure alors que je peine parfois à trouver là où mettre mes roues pour éviter gravier et cailloux. Lorsque je retrouve le bitume au début de la descente, je suis heureux… Pendant les deux kilomètres que ça dure, avant le retour du gravel. Le désespoir guette, mais je débranche le cerveau et j’avance.

Une fois réellement de retour sur le goudron je me fais rattraper par David, un français qui roule bien. En prenant des relais quand il faut et en discutant ça aide à faire passer les longs faux-plats qui mènent jusqu’à Själevad et son petit supermarché. C’est le premier ravitaillement depuis environ 200km donc nous croisons tous les participants qui sont dans le coin.

Je repars seul avec pour but une cabane à une cinquantaine de kilomètres. Ça commence par un long faux-plat montant qui se passe bien puis le parcours oscille gentiment. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si une nouvelle averse orageuse particulièrement intense ne venait pas interrompre mes pensées. Ça tombe bien, je commençais tout juste à sécher des pluies précédentes. Bref, je suis trempé, le soleil est très bas sur l’horizon et la température commence à franchement baisser. Je continue comme je peux jusqu’à l’abri, où un autre participant est déjà. C’est pas grave, c’est très grand même si ça n’offre pas tellement de protection contre autre chose que la pluie. Je mange mes spaghettis bolos (qui sont devenues mon plat de réconfort pour le soir) en vitesse avant de rejoindre mon sac de couchage. Ça a été la journée la plus dure mentalement depuis le départ, mais j’ai quand même bien avancé et je suis là où je voulais être donc j’essaie de ne pas trop me plaindre.


Lever de soleil sur le lac

 


Premières couleurs du jour

 


Après les nuages, avant la brume

 


Descente au frais

 


Ravito surprise

 


Rare colline, rare vue lointaine

 

Jour 9 : 350km, 2900m D+
J’ai très mal dormi à cause du froid. L’avantage, c’est que je pars tôt ; le désavantage, c’est que je suis encore plus fatigué que d’habitude. Donc me voilà dans le brouillard matinal à crier et à chanter pour ne pas m’endormir sur mon vélo, à rouler pas bien droit sur les routes désertes. Je tiens comme je peux jusqu’à ce qu’il soit assez tard pour appeler ma sœur avec qui je reste longtemps au téléphone pour pouvoir survivre.

J’ai de nouveau très peu de souvenirs de la journée. Le combo fatigue extrême + paysages répétitifs n’est clairement pas bon pour ma mémoire. Je sais qu’au kilomètre 123 je me suis arrêté faire de petites courses, mais uniquement parce que je vois mon détour sur ma trace : je ne sais plus ce que j’ai acheté, même si c’était probablement pas assez vu la fin de ma journée.

L’après-midi est de nouveau identique aux jours précédents, avec de fortes averses qui me trempent rapidement. Je croise peu de villes, donc je vise le magasin au kilomètre 245 pour me ravitailler. J’y arrive peu après 17h, et je découvre le magasin déjà fermé : eh oui, on est dimanche ! J’ai faim et je suis (bêtement) à sec, donc je dois trouver quelque chose. De l’autre côté de la rue se trouve un food truck qui vend des langos, une pâte frite sur laquelle une garniture est posée. J’en prends 3 : un pour maintenant, un pour la route, un pour le soir. Pas pratique de tout faire tenir sur le vélo mais j’y arrive. En attendant, je discute avec une autre cliente qui me propose de venir chez ses grands-parents qui habitent à 100m pour me recharger en eau. J’accepte, et me voilà à discuter avec le seul couple de suédois du coin qui apprend le français et qui est donc tellement content de pouvoir pratiquer. C’est bien beau mais la pause commence à être trop longue donc je repars sur les routes trempées.

En roulant j’attaque mon premier langos… et c’est immonde. Je ne peux même pas le terminer, alors que vraiment j’ai faim. Heureusement que je suis moins fatigué que ce matin, sinon je me serais probablement assis en pleurant au bord de la route. À la place, je continue en espérant trouver un restaurant ou quelque chose dans la prochaine grande ville, à 100km de là. Je roule tard dans la soirée avec un soleil couchant qui ne se finit jamais jusqu’à atteindre la ville, où dès l’entrée je trouve une station-service salvatrice. J’y passe un long moment à manger, charger mon téléphone et réévaluer mes choix de vie. J’en profite pour demander à l’employé s’il connait un endroit où je peux dormir, et il m’indique qu’une scène a été montée dans le parc municipal. En m’y rendant je trouve plusieurs possibilités, et finalement je m’installe sur la terrasse d’un petit café éphémère parfaite pour la nuit. C’est ma plus grosse journée depuis l’arrivée en Suède, ce qui devrait me permettre d’arriver à Rovaniemi pas trop tard demain, et je prends donc quelques minutes pour réserver un appart-hôtel avec machine à laver pour tirer profit du temps de repos que je devrais avoir.


Jour gris et fatigue

 


 


Après les nuages du matin, avant la pluie du soir

 


Quand c’est pas un lac c’est une rivière

 


Entre deux averses

 


Coucher de soleil qui dure

 


Hébergement de fortune

 

Jour 10 : 313 km, 2 200 m D+
Je vise donc Rovaniemi pour ce soir. Normalement, la journée devrait être assez facile, avec un dénivelé limité et surtout un bon vent de dos, en particulier sur la deuxième partie. Le départ est frisquet, dans le brouillard et sur une route assez passante que je quitte rapidement pour emprunter un axe secondaire bien plus tranquille. J’y croise un élan, le premier animal de Laponie que je vois (avant même un renne, pourtant bien plus courant).

Au kilomètre 50, je fais un bref arrêt dans une station-service. En ressortant de la ville, je croise Hannoh, un (très) jeune Allemand de 18 ans avec qui j’avais déjà discuté quelques fois. Nous repartons ensemble à bon rythme, avant de retrouver Gernot, un Autrichien que je connais aussi déjà un peu. Nous progressons ainsi plus ou moins ensemble jusqu’à une petite ville à la frontière finlandaise, où nous faisons un arrêt absolument express pour racheter des calories et tenir la centaine de kilomètres qui reste.

Le ciel autour de nous est noir. Nous voyons des averses tout autour de nous, mais nous traversons le pont-frontière au sec, avec un franc vent de dos maintenant que nous roulons plein est. Nous continuons à bonne allure, avec des relais un peu trop appuyés à mon goût, mais nous sommes tous pressés d’arriver. Gernot insiste pour que je prenne plus souvent la tête du petit groupe et ne me croit pas lorsque je lui dis que j’en suis physiquement incapable si je veux pouvoir repartir demain matin. C’est vrai que, étonnamment, dès que la route s’élève un peu je prend rapidement quelques mètres d’avance, mais sur le plat c’est plutôt l’inverse. Nous laissons finalement partir l’Autrichien et terminons un peu plus tranquillement à deux avec Hannoh, en discutant de choses et d’autres.

L’arrivée en ville est un peu longuette, avec le choix entre une piste cyclable défoncée qui nous oblige à ralentir et une route rapide, mais trop fréquentée. Nous passons de l’une à l’autre avant d’enfin arriver à Rovaniemi à 18h (enfin 19h heure locale), ce qui fait finalement une courte journée surtout vu la distance parcourue. Nous nous séparons alors à la recherche de nos logements respectifs.

Mon appartement est tout confort, donc je me dépêche de ressortir pour acheter de quoi manger avant de profiter du lit. La machine à laver commençait aussi à devenir nécessaire. Entre la grasse mat’ et les habits propres, j’espère être un nouvel homme demain matin.


Les rivières du coin ne font pas semblant

 


Le paysage côté finlandais change complètement (non)

 


Derrière Hannoh

 


Derrière Gernot (qui roule là sans les mains, sinon il est toujours dans les prolongateurs)

 


Premiers rennes

 


Rennes

 

Jour 11 : 258km, 791m D+
Aujourd’hui est un jour un peu particulier : le 3ème et dernier checkpoint est au Santa Claus Village, sur le cercle polaire, à 8km de Rovaniemi, et surtout à 14h. J’ai donc tout mon temps ce matin, et je commence par une bonne grasse mat’. J’émerge de mon lit vers 10h, puis je vais faire des petites courses pour ne pas avoir à m’arrêter cet après-midi, et enfin je visite plusieurs magasins de vélo afin de trouver des sur-chaussures étanches, la météo annoncée n’étant guère clémente. Malheureusement je fais chou blanc, donc je me réconforte avec un burger en compagnie de Maxime qui vient d’arriver en ville.

Nous arrivons au checkpoint une vingtaine de minutes avant le départ. Nous y retrouvons 23 participants dans une ambiance étrange, un mélange entre la joie d’être arrivé là aussi rapidement et l’impression d’un nouveau départ. Le sprint final est de 700km et l’ouverture de l’arrivée est dans un jour et 20 heures. Vu le fort vent de face et la mauvaise météo annoncés, je dis que je ne viserai pas nécessairement l’ouverture, mais au fond de moi je sais que quitte à être encore avec le groupe de tête autant essayer de tenir jusqu’au bout.

Une bonne mais courte averse nous interrompt dans nos préparatifs alors que l’heure fatidique approche. Les membres de l’orga nous mettent en ligne et, à 14h, le départ est donné. Comme à chaque fois nous partons pleine balle, surtout qu’en peloton c’est plus facile. La route est passante et peu agréable, puis il se met à pleuvoir. Un peu, beaucoup, sans s’arrêter pendant plusieurs heures. Je n’avais même pas mis ma tenue de pluie, mais finalement je n’ai pas l’impression d’être beaucoup plus trempé que les autres. Malgré la bonne allure j’arrive à prendre quelques relais, notamment dans les faux plats montants qui semblent être mon point fort malgré les genoux qui râlent.

À un moment je fais une brève pause technique avec Gernot, puis nous repartons dans un véritable contre-la-montre à deux pour rattraper le peloton. Pendant une vingtaine de minutes nous appuyons comme des mules sur nos pédales, prenant des relais intenses jusqu’à finalement rattraper le peloton… Qui s’arrête aussitôt, les membres de tête faisant tous une pause technique ensemble. Gernot et moi rigolons un peu jaune, mais nous continuons à un rythme un peu plus tranquille pour récupérer et laisser tout le monde se regrouper.

Au fur et à mesure le groupe a perdu des éléments, et vers 18h nous croisons ce qui sera probablement le dernier magasin ouvert beaucoup s’arrêtent. J’avais prévu assez de nourriture donc je continue, et finalement je me retrouve seul en tête. Pendant quelques dizaines de kilomètres, je suis donc seul en tête sur le suivi GPS, quelques kilomètres devant tout le monde. Je reçois plusieurs messages d’amis et de ma famille m’encourageant et me félicitant, et même si certes ce n’est pas une course ça me booste et m’aide à continuer à bon rythme. En plus la pluie s’est arrêtée et il y a même quelques rayons de soleil, donc qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

Je crève. Rhaaaaa ! Bon, en vrai je ne m’énerve pas et je ne gaspille pas d’énergie à râler. Changer la chambre à air est rapide, regonfler avec ma petite pompe un peu moins. Je me fais rattraper par plusieurs participants qui vérifient que je vais bien avant de me laisser à mes malheurs. Je repars sous un ciel qui se dégage peu à peu et qui me laisse admirer un coucher de soleil qui m’accompagne plusieurs heures.

J’arrive à Saariselkä un peu avant minuit. Plusieurs concurrents veulent rouler une bonne partie de la nuit, voire faire une nuit blanche, mais je sais que je n’en serais pas capable donc je préfère trouver un bon endroit où dormir et faire une grosse journée demain. En traversant le village je vois Gernot à la réception d’un hôtel, et je réfléchis assez peu avant de le rejoindre. Tout est humide et il fait 5 degrés, donc il en faut vraiment peu pour me convaincre. C’est un peu long pour que je sois dans ma chambre (je dois passer par Booking pour payer moins cher, ma carte d’accès ne marche initialement pas…), mais je peux finalement prendre une bonne douche chaude dans laquelle je m’endors. Je prends mon courage à deux mains pour rejoindre le lit et c’est parti pour une courte nuit.


Au second départ

 


Au second départ bis

 


On en profite pour passer le cercle polaire

 


Ceux qui traversent sans regarder

 


Beaux bois

 


La frustration illustrée

 


Un nouveau coucher de soleil interminable

 

Jour 12 : 404km, 3641m D+
Aujourd’hui est le jour fatidique : je dois m’avancer le plus possible si je veux pouvoir atteindre l’arrivée dès son ouverture. Le ciel est dégagé, mais un très fort vent ouest/nord-ouest est annoncé… Et je vais vers le nord-ouest.

Je pars à 5h20 avec un long faux plat descendant qui ne m’aide pas à me réchauffer. Je traverse Ivalo avant que rien ne soit ouvert puis je continue sur la route qui serpente entre petites collines et lacs. L’endroit est très mignon et change sensiblement des paysages scandinaves que j’avais depuis plusieurs jours. Malheureusement le vent se lève petit à petit et la progression n’est pas aussi agréable que ce qu’elle aurait pu être. J’arrive à Inari, haut lieu de pérégrinations lapones hivernales, où je m’arrête dans un supermarché. J’y retrouve Gernot, qui part rapidement, et Martin, un tchéque que je ne reconnais que lorsque je vois son vélo dont je suivais la roue hier sous la pluie. Nous discutons un peu puis je repars, mais j’ai prévu qu’il me rattrape un peu plus loin pour éventuellement partager un bout de vent ensemble.

Comme escompté je ne fais que quelques kilomètres seul avant qu’il me retrouve et nous continuons ensemble. Nous profitons d’une orientation favorable pour rouler de concert et faire plus ample connaissance, et surtout nous croisons le premier panneau indiquant le Cap Nord, à 343km de là. C’est aussi le moment où la route tourne franchement à l’ouest et nous rencontrons un mur d’air qui nous arrête sur place. Les 80 kilomètres suivants se font lentement, souvent en relais contre un vent qui ne s’arrête pas et qui ne veut vraiment pas que nous arrivions. C’est dur, d’autant que je n’aime pas particulièrement rouler dans la roue de quelqu’un donc je me laisse parfois volontairement distancer.

Je suis seul lorsque j’attaque une bonne descente qui m’amène au bord d’une rivière qui marque la frontière avec la Norvège. Septième et dernier pays ! Je continue un peu dans la vallée, protégé (un peu) du vent mais pas des averses, jusqu’à m’arrêter à une station-service où je retrouve Martin. Nous repartons ensemble à l’assaut du col du jour. Ce n’est que 200m de dénivelé, mais la Suède nous a tellement habitués au plat que ça nous semble être une belle bosse – surtout que nous retrouvons le vent sur le plateau.

Un peu de plat, une descente, du vent, du plat, une dernière descente, et nous arrivons à Lakselv, petite bourgade au fond du fjord qui va nous mener jusqu’au Cap Nord. Nous faisons un dernier arrêt en station-service (3ème ravitaillement du jour, pour moi c’est beaucoup) pour reprendre des forces puis nous repartons le long de l’océan arctique. Entre le fait que nous allons vers le nord et la protection des “montagnes” formant le fjord, nous sommes plutôt à l’abri du vent, voire même avons un léger vent favorable ! Ça fait du bien aux jambes et à la tête, et nous continuons comme ça toute la soirée.

De temps en temps, à la faveur d’une baie ou d’une ouverture dans les montagnes, nous retrouvons le vent de face et pouvons confirmer qu’il ne s’est toujours pas calmé. Au sommet d’une petite bosse je constate avec effroi que mon pneu arrière est de nouveau à plat. Horreur et damnation ! Je sprinte pour rattraper Martin qui n’hésite pas à s’arrêter pour me tenir compagnie (la joie). Mieux que ça : il dégaine une pompe électronique qui me fait regonfler mon pneu en quelques petites minutes (le bonheur) !

Peu après le vent redevient franchement peu coopératif, et surtout il s’accompagne d’averses violentes. Il est tard et ça devient très difficile. Nous sommes trempés et épuisés tant physiquement que mentalement. Finalement nous atteignons LE tunnel. Il permet de passer sur l’île où se trouve le Cap Nord, et nous avons prévu de nous arrêter juste après. Par contre, il descend à 200m sous l’océan, et il faudra bien les remonter. Il y a du brouillard et le tunnel est peu large, sans espace dédié aux vélos. Heureusement qu’il n’y a pas beaucoup de circulation à minuit, et je suis particulièrement content de ne pas avoir à le partager avec tous les camping-cars. Ça n’en rend pas la remontée plus simple, et je souffre terriblement. Je n’ai pas assez mangé,je manque clairement d’énergie, mais surtout mes genoux sont en vrac et me font horriblement mal, d’autant qu’ils sont froids à cause de la météo. Je sers les dents et me force à ne pas m’arrêter car je sais que sinon je risque de finir à pied.

La délivrance arrive avec la sortie du tunnel. Nous retrouvons le vent et la bruine mais ça ne monte plus, donc je ne peux pas me plaindre. Juste après nous arrivons sur une aire de repos où je sais qu’un abri est disponible, le long de toilettes publiques. Sauf que c’est pas vraiment protégé du vent et c’est beaucoup moins confortable que ce que j’espérais. Martin visite un peu et revient en me disant que les toilettes sont propres et chauffées (!!). Je vais voir et en effet c’est quand même bien plus confortable que dehors… Nous nous installons donc tous les deux dans le toilette handicapé dont le seul problème est la lumière qui ne s’éteint pas, jusqu’à ce que je demande à Martin s’il a essayé le bouton à côté de la porte : c’est ainsi que nous sommes dans le noir et au chaud, pour une nuit courte mais mémorable.


Dans les collines finlandaises

 


Le lac montre que le vent arrive

 


Renne

 


Premier panneau indiquant l’arrivée ! (et encore un bout de route)

 


Cette photo ne montre pas le vent pleine face

 


Même ligne droite que la photo précédente, mais une bonne centaine de kilomètres plus au nord comme le montrent les arbres qui rabougrissent

 


Les premières collines masquant la côte

 


Huitième et dernier pays !

 


Derrière Martin

 


En route vers l’océan

 


Le cap nord est derrière les montagnes au loin

 


Sous la pluie au bord de l’océan arctique

 


22h dans le nord

 


Ça fait rêver n’est-ce pas ?

 

Jour 13 : 46km, 1434m D+
C’est le grand jour : l’arrivée est à portée de pédale, à peine plus loin que quelques bonnes montées et un vent toujours présent. Nous sommes à moins de 3h et elle ouvre à 11h, donc logiquement nous partons à 7h parce qu’il ne faudrait quand même pas être en retard. Le début en bord de mer est sympa, c’est plat et joli.

Nous nous arrêtons brièvement dans un supermarché pour être sûr de ne pas mourir de faim (j’avais vraiment plus rien à manger) et ensuite nous attaquons le gros de la journée avec la première ascension. Au fil de la montée nous retrouvons notre vieil ami le vent, qui n’est toujours pas content de nous voir arriver. En discutant avec un cyclotouriste français, il m’apprend que la veille personne n’a pu accéder au Cap Nord à vélo à cause du vent et qu’aujourd’hui c’est bien plus calme… Ah.

Après avoir traversé un beau plateau dénudé et en bas de la descente nous croisons d’autres participants à l’arrêt. Il est trop tôt, nous avons peur d’arriver en avance à l’arrivée et d’être disqualifiés donc nous attendons tous ensemble. C’est un peu étrange de s’être autant impliqué pour arriver le plus vite possible puis de devoir attendre, mais je comprends l’idée de l’orga d’imposer un temps minimum pour s’assurer que leur événement ne se transforme pas en une vraie course avec des participants qui ne dormiraient pas ou peu.

Nous repartons plus ou moins tous ensemble pour la deuxième grosse montée du jour. Même programme : une pente à 10%, un plateau avec le vent contraire, une descente (bien plus courte cette fois-ci). Nous pouvons maintenant voir les bâtiments du Cap Nord, mais nous avons plus de 30 minutes d’avance. Nouvelle pause, nouveau conciliabule : y aller, attendre ? Peu après, la voiture de l’orga arrive à notre niveau et nous dit que nous pouvons terminer.

Et donc c’est comme ça, après 4000km en 12 jours 2h30, que j’arrive au Cap Nord. Nous sommes 15 à arriver dans ce premier groupe, et même si cette arrivée groupée est forcée par le format de l’événement je suis extrêmement content d’avoir pu arriver dans les premiers.

Comme toujours je ne ressens pas une vague d’émotion incontrôlable mais plutôt un relâchement : plus besoin de se lever tôt pour ne faire que rouler, ça va faire du bien. Malgré tout ce n’est pas fini : nous sommes loin de tout et donc loin de chez nous, et il faut toujours rentrer. Ça gâche un peu l’arrivée, parce que justement nous ne sommes pas vraiment arrivés.


Sur l’île du Cap Nord

 


Paysage typique norvégien

 


Derniers tours de roue le long de la côte

 


Sur l’un des plateaux menant à l’arrivée

 


Entre deux averses c’est beau

 


Photo moche à l’arrivée

 

Le retour : 34km, 500m D+
D’ailleurs nous repartons assez rapidement, vers midi, pour rejoindre Honningsvag à vélo. En chemin Hannoh m’apprend que l’intersport de la ville vend des cartons à vélo, ce qui m’arrangerait beaucoup. Les viscissitudes de la vie font que j’arrive seul en ville, où je me précipite acheter un carton pour être sûr d’en avoir un. Il est plié, ce qui me facilite le transport.

À partir de là, c’est 3 heures de bus, nuit à Alta, 7h de bus, nuit à Tromso, avion, train et 2,5 jours plus tard je suis de retour chez moi. Initialement j’avais imaginé pouvoir rentrer avec un mix de vélo puis de train, mais la météo norvégienne est très automnale et surtout le retour en train hors de prix donc je craque et je prends l’avion (165€ avec le vélo).


Lego vélo

 

Le bilan
Je suis extrêmement content du déroulement de ma NorthCape. J’avais eu un entrainement vélo réduit (jusqu’en avril je préparais un marathon et sortais assez peu à vélo), donc je craignais beaucoup les douleurs parasites, notamment au niveau des points de contact (mains, pieds, et surtout fesses) qui ne m’ont finalement pas embêté du tout. Bon j’avais toujours mal aux genoux, mais du fait du parcours assez plat ça a été moins handicapant que d’habitude et j’ai quand même pu faire de belles journées de plus de 330km de moyenne. Passé le 3ème jour, je me sentais globalement bien et les jambes avancaient correctement, mon facteur limitant étant la somnolence et le manque de sommeil.

Le parcours, justement, était propice à la performance. Pas de gros cols, un dénivelé très réduit, peu de villes (qui font beaucoup ralentir) tout en ayant assez de points de ravitaillement… En contrepartie, l’itinéraire n’est pas le plus intéressant, que ce soit en Allemagne ou en Suède. Le ferry situé au tiers du parcours m’a permis de me lancer avec un objectif intermédiaire me faisant moins peur que l’idée d’avaler 4000km d’un coup.

La NorthCape4000 est un événement original qui assume vraiment de ne pas être une course. Le fait que le dernier checkpoint et l’arrivée n’ouvrent qu’à une certaines date change la donne : j’aurais peut-être pu arriver au moins 24h plus tôt (surtout en prenant en compte la grosse demi-journée de repos forcé à Rovaniemi), mais là nous avions tous le même planning imposé et donc ça nous forçait à rester plus ou moins proches. Contrairement à la plupart des courses, rouler en peloton n’était pas interdit, voir même il était conseillé de faire des connaissances et rouler en groupe.

Être dans le groupe de tête a aussi probablement beaucoup changé l’ambiance. Sur ce genre de course j’ai l’habitude d’être au milieu du pack, où les pauses sont plus longues, où on partage des verres en terrasse ou des chambres d’hôtel. Là ce n’était pas du tout la même ambiance : tout le monde était concentré, les pauses très courtes et les discussions pas facile à avoir.

L’inscription coûte 400€ (450€ pour 2027, et même 550€ en inscription prioritaire !), et honnêtement je trouve ça cher pour ce que c’est. Il n’y a pas de tracker satellite (c’est une application sur le téléphone), donc à part la voiture média je ne sais pas pourquoi c’est aussi cher, mais c’est les prix et c’est cohérent par rapport aux autre événements du genre. J’ai aussi un peu de mal avec leur communication, qui est très orientée bullshit inspirationnel (le genre de truc qu’on peut trouver sur Linkedin). Je préfère les orga un peu plus humaines mais c’est un goût personnel.

Bref, est-ce que je conseille la NorthCape4000 ? En tout cas si c’était à refaire je n’hésiterais pas.

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