Au programme de ma rando annuelle : une sorte de tour du val d’Aoste en partie inspiré par le Tor des Géants et les Alta Vias du coin, puis un zig-zag me permettant d’ajouter un tour du Grand-Paradis. Tout ça a pour but de me faire vraiment rentrer dans des secteurs que j’ai frôlés et qui m’avaient drôlement fait envie. Certaines sections étaient de gros points d’interrogation pour moi, notamment la partie sud du massif du Grand Paradis pour laquelle il existe étonnamment assez peu de topo et semble peu parcourue. C’est dommage, parce que globalement ce tour est magnifique et est probablement ma section favorite des Alpes. En plus d’être superbe, c’est sauvage, souvent isolé, régulièrement engagé, loin des foules des grands sentiers français et avec peu de grandes stations de skis venant dénaturer le paysage. Bref, quoi de mieux pour occuper son mois de juillet ?
Malgré une météo compliquée (je suis parti en juillet 2025, entre deux canicules mais pendant les épisodes pluvieux/orageux/froids) j’ai pu faire une bonne partie de ce qui était prévu. J’ai tout de même écourté sur la fin pour zapper le secteur du Ruitor, que j’aime beaucoup mais que j’avais déjà fait en sens inverse. J’ai aussi dû me contenter d’étapes plus courtes et de nuits en dur plus régulières. Était-ce vraiment un problème, vu mon peu d’attrait pour le bivouac ?
Le parcours se trouve ici, avec les versions théorique et réelle. Au final ça donne 420km et 27700m D+ effectués en 18 jours, soit 4 jours de plus que ce que j’aurais pu théoriquement faire dans des conditions idéales. Pas de jour à 0km, mais “seulement” 23km/jour de moyenne, ce qui est bien plus faible que d’habitude et s’explique, outre la météo, par un parcours parfois difficile, assez haut (notamment 9 passages à plus de 3000m) et une motivation aussi fluctuante que le ciel.
Jour 1 : 23km, 1362m
Trains depuis Lyon jusqu’à Bourg Saint-Maurice, puis un bus m’épargne la longue montée dans les montagnes en me déposant directement au col du Petit Saint-Bernard, à 2100m d’altitude. Il est 13h30, et il est temps de commencer cette première journée, qui devrait être facile : après quelques kilomètres dans le vallon côté italien du col, je dois remonter sur les balcons qui font face au Mont-Blanc. Comme rien n’est jamais si simple, après moins d’une heure de marche me voilà déjà perdu sur un sentier qui n’existe que sur les cartes. Les herbes sont hautes et le sol spongieux, mais rapidement je suis de retour sur la piste qui monte tranquillement. Derrière moi apparait petit à petit le massif du Ruitor et son grand glacier ; devant moi, de douces pentes herbeuses constellées de dolines contrastent avec les arrêtes du Mont-Blanc.
Sur la fin de la montée je coupe au plus court dans les alpages pour rejoindre la crête qui surplombe le val Vény. Là se jette notamment la moraine du glacier du Miage, une grande balafre grise et sombre dans la lumière de fin d’après-midi. Je passe les vestiges de casernements avant de continuer d’un bon pas tout en profitant du paysage : il fait frais et venteux, je n’ai plus d’eau, et vu la météo annoncée pour la nuit je n’ai pas envie de rester dormir sur cette crête à 2800m. Heureusement le gros du dénivelé est fini et je peux avancer jusqu’au col de Youlaz et sa raide descente. Un petit détour plus tard et je suis rechargé en eau, ce qui me permet de me poser dans l’abri métallique du lac des Vesses. Ce n’est clairement pas le plus beau cadre pour ma première nuit, mais la pluie qui arrive me confortera dans mon choix.
Jour 2 : 26km, 2164m
Ambiance brouillardeuse lors de mon départ. Le Mont-Blanc n’est qu’une ombre parmis les autres dans les nuages qui m’entourent. Le chemin n’a pas grand intérêt mais me permet de rejoindre rapidement Courmayeur, où déjà je me ravitaille. Cette première pause permet au ciel de se dégager un peu, et je repars sous le soleil et entouré des hordes du TMB. J’ai rarement marché entouré d’autant de monde, mais heureusement mon itinéraire me permet de rapidement m’extirper de ce flux. La montée jusqu’au col du Sapin (2435m) se fait alors en deux parties et me paraît plus longue qu’elle ne l’est. De là je dois traverser deux vallées perpendiculaires au massif du Mont-Blanc et qui offrent donc des fenêtres panoramiques sur le seigneur du coin. J’en profite, d’autant que les nuages font la queue pour revenir occuper le ciel.
Après avoir mangé au bord d’un torrent puis m’être égaré dans un labyrinthe de ruisseaux, je rejoins le pied du col de Malatra (2925m). C’est raide, l’énergie n’est pas trop là mais je tente de garder le rythme pour passer le sommet avant l’orage. Internet m’avait averti que la descente était équipée et pouvait être délicate par temps humide, mais malgré la pluie qui m’a rattrapé et a rapidement trempé le terrain je ne suis absolument pas ralenti par le court et facile passage encordé. Je me laisse entraîner jusqu’au refuge, où je demande asile pour la nuit. Deux nuits, zéro bivouac : je pourrais avoir mauvaise conscience si jamais je n’entendais pas l’orage et le vent jusqu’à tard dans la nuit.
Jour 3 : 12km, 1079m
Je dois maintenant rejoindre (ou presque) le col du Grand Saint-Bernard. Étonnamment j’ai trouvé peu de renseignements sur cette section et je crains retrouver un chemin plus théorique qu’autre chose, mais finalement ça va. Ça ne m’empêche pas de me prendre une bonne saucée en descendant du col des Ceingles (2804m), avant que le ciel se dégage sous les effets d’un vent vigoureux. Par contre, les abords de l’alpage de Farcoz sont envahis de rumex des Alpes (cette grande plante caractéristiques des alpages et sols trop azotés à cause de la pâture des bêtes). En plus d’être trempées à cause des pluies, elles cachent sentiers, ruisseaux et sol spongieux et m’en font perdre le nord. Malgré ce contretemps humide, je rejoins la route du col que je coupe le temps d’un grand lacet avant de commencer l’ascension de la fenêtre de Ferret. Enfin, ça c’est le programme prévisionnel et c’était sans compter sur ma motivation bringuebalante et sur un panneau indiquant le bivacco Canavari-Letey. Il n’est pas sur mon chemin – même pire, il me force à faire un aller-retour ! Mais il semble beau et bien placé, donc je choisis de faire une courte journée et d’aller y dormir. De toute façon la troisième journée est toujours la moins agréable (que ce soit à pied ou à vélo), donc autant assumer ma flemme et passer une fin de journée au calme.
La montée n’est tout de même pas un cadeau : le bivacco est à 2850m donc se mérite un peu. Perché sur une crête, c’est l’un des plus beaux nid-de-pie des Alpes, tout neuf, tout petit (on peut à peine y dormir à deux), avec une baie vitrée ouvrant sur toutes les montagnes de la frontière franco-italienne. Après avoir assisté à mon oisiveté, le soleil se couche sur la Vanoise en me promettant un beau lever de soleil.
Jour 4 : 34km, 2327m
Réveil à 5h30 : check. Motivation : check. Beau temps : cheh. Les nuages sont de retour. Je reste optimiste et monte au sommet du Mont Fourchon (2902m), magnifique belvédère sur le Mont-Blanc – ou plutôt sur les nuages qui enroubent le massif. De l’autre côté de la vallée, il pleut. Le temps que le soleil arrive, il pleut aussi sur moi. Bref, cette opération “magnifique levé de soleil depuis un point de vue magique” est un échec. Le seul avantage est que je commence ma journée tôt. Ça tombe bien, l’épicerie de Liddes ferme à 12h30 et je ne suis pas à côté.
Je commence donc par revenir un peu sur mes pas. Finalement, vers 2600m je peux couper à travers les pentes pour rejoindre le chemin de la fenêtre de Ferret (2700m) qui me fait passer en Suisse. La montée est donc assez courte avant une traversée un peu longuette d’abord entre les lacs de Fenêtre, le col de l’Arpalle, un chaos rocheux court mais intense et enfin la dernière montée vers le col du Névé de la Rousse (2750m). De là une très longue descente m’attends jusqu’à Liddes : 13km et 1500 de D- sur un sentier de plus en plus facile puis sur une piste. Je donne tout ce que je peux, courant à moitié et avalant la remontée vers le village à grandes enjambées pour arriver juste avant la fermeture du magasin. Les prix sont suisses mais mon prochain ravitaillement est à une centaine de kilomètres d’ici donc je sacrifie mon rein.
Manifestement ça ne m’a pas suffit parce qu’avant de partir je reviens légèrement sur mes pas pour prendre une pizza en terrasse. Est-ce que c’était bon ? Oui. Est-ce que c’était une bonne idée avant l’interminable montée qui m’attend ? Peut-être pas. Le soleil est réapparu et me nargue en me grillant à petit feu alors que je monte dans la moiteur des pluies des derniers jours. Bref, ces 1700m de dénivelé jusqu’au mont Rogneux (3084m) piquent un peu mais j’arrive au bout de mes peines… Faux espoir, il y a une antécime traîtresse. Si la crête pour rejoindre le sommet principal est courte, elle est peu aisée, d’autant que le capharnaüm de rochers qui m’entoure est rapidement trempé par la pluie qui a refait son apparition. Je ne m’attarde donc pas et m’engage dans la descente, elle aussi d’abord peu rapide. Il est assez tard lorsque j’arrive aux abords d’un chalet buvette, où je décide de m’arrêter pour la nuit. Les nuages semblent en avoir assez de ma compagnie, ce qui me permet de voir pour la première fois le Petit Combin et son glacier et d’envisager une nuit à la belle étoile.
Jour 5 : 31km, 2273m
Forcément, le matin apporte son lot de nuages et je termine même l’ascension du premier col (des Avouillons, 2649m) sous une petite pluie. La descente raide mais facile laisse le temps au ciel de reprendre ses esprits et de me laisser un peu tranquille, ce qui permet de voir l’immense glacier de Panossière qui dépasse du couvercle nuageux. C’est dans cette ambiance fantasmagorique que je traverse l’impressionnante passerelle qui me permet ensuite de remonter le long du glacier jusqu’au refuge puis le col des Ottanes (2864m). Il y a un peu de population (je suis sur le tour des Combins), mais c’est bien assez beau pour tout le monde.
Descente sans encombres jusqu’au pied d’un collet qui barre la route. Une brève mais intense montée plus tard, je me rapproche des abords du grand lac de Mauvoisin. Je redescends sur sa berge et le remonte pendant plusieurs kilomètres avant de continuer sur la piste. Ce n’est jamais très difficile même si assez irrégulier, et j’arrive presque à avoir chaud mais hors de question de se plaindre d’enfin avoir du soleil. La longue vallée que je suivais se termine au niveau d’un verrou glaciaire qui mène au glacier d’Otemma, que je devine au loin lorsque je tourne sur la droite pour remonter le vallon du petit glacier de Crête Sèche. Le ciel se couvre de nouveau, et le vent de plus en plus présent apporte nuage et petite pluie. Le coin est magnifique, sauvage et solitaire, et le sentier parfois peu apparent. Plus haut les marques de peintures permettent de franchir les dalles rocheuses et d’aborder au mieux le mur final, qui semble infranchissable vu de loin.
Au col (2899m), l’Italie m’accueille avec de grandes rafales de vent qui me font me dépêcher. La descente est facile, beaucoup plus que la montée, et j’arrive rapidement au plan della Sabbia, digne d’un décor de film. Là, derrière un petit mamelon se trouve un bivacco classique et accueillant où je reste pour la nuit. C’était prévu de longue date, mais le vent qui vitupère et bougonne me conforte dans mon choix et vient plaquer la porte, et je dois m’arc-bouter pour pouvoir sortir du petit abri qui vibre.
Jour 6 : 17km, 717m
C’est à regret que je quitte mon palace pour me jeter de nouveau dans les courants d’air qui me font tanguer et agitent les montagnes autour. Pour ne rien aider, je dois commencer par retraverser le petit torrent qui me sépare du sentier, chose pas si aisée que ça. La petite descente qui suit me fait quitter l’étage des alizées pour rejoindre celui de la chaleur d’été, et commence ensuite une longue traversée en direction du barrage de Place Moulin. Ça descend plus que ça ne monte, il fait beau et chaud, et pourtant je me débat dans une mélasse motivationnelle. Arrivé au barrage je m’arrête manger une glace avant de suivre la berge du lac. C’est la balade facile du coin et il y a pas mal de monde, mais comment leur reprocher quand on voit la couleur turquoise du lac et les glaciers qui nous surplombent de loin ?
Au bout du lac je dois bifurquer pour accéder au colle de Valcournera. Les 1100m de dénivelés qui m’attendent sont peu compatibles avec ma hardiesse du jour, et malgré le soleil ainsi que l’heure peu avancée je décide de m’arrêter au refuge-auberge de Prarayer pour une après-midi détente. Décidément, entre la météo qui joue des siennes et ma motivation sinusoïdale je dois revoir mes ambitions, mais je me donne bonne conscience en me disant que finalement je suis en vacances donc autant en profiter.
Jour 7 : 44km, 1711m
Une nouvelle journée de beau temps m’attend. Ce n’est pas courant, autant en profiter surtout que le lendemain devrait être une toute autre affaire. Me voilà donc de bon matin au pied du col, prêt à en découdre pour atteindre ses 3075m. Finalement, la montée est agréable, avec un petit passage équipé et une fin en pierrier pas si compliquée même si l’absence de sentier et le terrain instable me ralentissent un peu. Je retrouve l’isolement de la haute-montagne, ce qui tranche avec la veille. Au sommet se dévoile un bout du massif du Mont-Rose, et surtout un univers rocailleux où trônent deux petits lacs et un refuge qui donnerait bien envie d’y faire une retraite de plusieurs jours. Ce n’est malheureusement pas le programme, donc après une brève descente elle aussi équipée et des rencontres avec de jeunes bouquetins je continue ma route.
Au fur et à mesure le sentier se transforme en piste, le monde revient et la civilisation refait son apparition sous la forme d’un impressionnant barrage que je dois traverser. Après quelques atermoiements maintenant habituels et de savants calculs pour prendre en compte la vague de sale temps annoncée pour les jours prochains, je commence une très longue traversée descendante de 30km en direction de la vallée. En me retournant à travers les alpages je peux apercevoir le Matterhorn avant de petit à petit retrouver les arbres. J’ai décidé d’arriver à Châtillon aujourd’hui, avant la fermeture des commerces, ce qui m’aide à garder un peu de motivation pour ce passage sans grand intérêt. Je ne lambine pas sur ces kilomètres faciles, et malgré la disparition d’un sentier j’arrive au supermarché avec au moins 15 minutes d’avance sur la fermeture.
Je fais mes achats en vitesse avant de repartir dans l’ombre de la soirée pour trouver un endroit où dormir. La météo prévue pour le lendemain est catastrophique avec des alertes orange tempête/orage dans tous les sens, donc plus je m’avance mieux c’est. Finalement je trouve une zone plate à côté d’un banc où je m’installe pour une nuit à la belle étoile sans trop de charme.
Jour 8 : 23km, 2260m
Paraît qu’aujourd’hui il va pleuvoir. Beaucoup. J’ai un moment de répit et je pars – tôt, très tôt – sous un ciel dégagé mais je sais que ça ne va pas durer. J’avais prévu de passer un col et de redescendre de l’autre côté, mais je décide de plutôt contourner la montagne pour limiter le dénivelé et surtout ne pas être là-haut au moment où le ciel craquera. Mon choix est initialement conforté : certes ça monte, oui il y a une zone humide pleine de moustiques au point où je dois bien marcher la bouche fermée, mais en attendant j’avance bien.
Je traverse un petit hameau et je dois reprendre un nouveau sentier, mais le départ de celui-ci n’est pas évident. Une fois dessus, rapidement je me rends compte qu’il n’est plus beaucoup usité… Voir plus du tout. Je me retrouve empêtré dans un fouilli de jeunes arbres, sans sentier et avec de trop rares marques jaunes pour me guider. La pente est raide, la progression lente et difficile. Sur ma droite, la montagne est balafrée par un torrent qui a entraîné les pentes dans son sillage et me force à monter tout droit. Je serais probablement encore là-bas si je n’avais pas eu ma montre et mon téléphone avec leurs GPS pour m’indiquer la bonne direction et rester proche du sentier disparu. Je ne pense même pas à prendre des photos pour documenter mon calvaire, donc je vous demande de me croire sur parole lorsque je vous dis que je ne vis pas un bon moment. Plus loin le chemin est taillé dans la falaise, avec des ruines de garde-corps en bois pour faire semblant de sécuriser le passage. De la part un petit canal (à priori à usage hydroélectrique) que je commence à suivre et qui marque la fin des difficultés.
Pendant ce temps le ciel n’a pas chômé et s’est largement chargé. Déjà l’autre côté de la vallée est embrumé de pluies et je sais que c’est l’affaire de peu de temps avant que ce soit mon tour. Heureusement je peux recommencer à avancer pour de vrai le long du ru de Chevrère et Montjovet jusqu’au hameau de Covarey, porte d’entrée de la réserve du mont Avic. J’y fais une brève pause à la maison de la réserve alors que la pluie commence à faire son apparition et j’en profite pour appeler le refuge Barbustel pour réserver la nuit.
Il ne me reste donc qu’à y monter, mais la pluie semble être proportionnelle à mon altitude et ne fait donc qu’aller crescendo. Au moins je suis tranquille, alors qu’en temps normal ce secteur à l’ambiance pyrénéenne est très touristique. Une fois au refuge, la gardienne me dit qu’on ne sera que trois ce soir, alors qu’il y a encore deux jours la quarantaine de places était réservée. Le dortoir est frais mais ma sieste est un bonheur absolu alors que dehors l’orage roule et résonne.
Jour 9 : 44km, 1711m
La météo est meilleure que la veille. Non pas qu’il fasse spécialement beau (c’est même plutôt l’inverse), mais la barre était tellement basse que la matinée dans la bruine et le brouillard me fait presque plaisir. De temps en temps le ciel se dégage un peu et dévoile des bouts de paysage, mais globalement je ne vois pas grand chose. Après une dernière montée me permettant de contourner une petite station de ski, j’arrive au colle Larissa (2584m), point culminant de ma journée. De là c’est très simple : une descente assez rapide, puis de la route. Lorsque j’avais préparé l’itinéraire c’était vraiment la section qui m’avait fait le plus me poser de question : le massif à l’est ne semble pas avoir d’itinéraire logique pour aller vers le sud, et le massif à l’ouest est le Grand Paradis où je prévois de passer après. Entre les deux se trouve cette vallée où le choix le plus logique semble être de faire plus de 20km sur la route. Deux autres possibilités : un col permet de couper un peu, au dépend de beaucoup de dénivelé et d’une perte de temps importante (et j’ai un gros doute sur la présence réelle du sentier) ; ou alors faire du stop, mais ça ne m’intéresse pas tellement.
Finalement, vu la météo du jour autant prendre mon mal en patience et profiter de la route pour faire du kilomètre et passer des coups de fil. Un peu avant Pont Canavese, l’objectif du jour, un sentier me permet de couper les lacets de la route et la quitter alors que la circulation est un peu plus présente. Sans surprise, il est peu emprunté et je dois me frayer un chemin dans les orties jusqu’à rejoindre une petite piste le long du torrent. Ça me permet d’atteindre le village en début de soirée pour me récompenser avec une pizza. Il est malheureusement trop tard pour me ravitailler, donc je me dirige vers l’air de camping-cars pour y passer la nuit. Lorsque celle-ci tombe des trombes d’eau l’accompagnent et un orage impressionnant se déclenche. Je suis pourtant en fond de vallée, je n’ose pas imaginer comment ça doit être là-haut.
Jour 10 : 23km, 2454m
Réveil assez tôt malgré une nuit compliquée. Je dois attendre avant l’ouverture du supermarché, mais je trouve une prise devant celui-ci qui me permettra de repartir avec ma batterie aussi pleine que mon sac. La journée commence véritablement lorsque je traverse le torrent et attaque la montée vers la cimas Mares qui marque le début de la crête qui déborde des Alpes grées piémontaises. La montée commence sous la bruine, puis dans une ambiance lourde avec un franc soleil qui vient butter contre l’humidité des pluies des derniers jours, et se termine dans le brouillard, le vent et le froid. J’avais prévu un ravitaillement en eau au refuge de Mares, mais il n’existe plus (une partie est ouverte aux randonneurs). Bien sûr, point de source ou d’eau sous une autre forme que le brouillard qui m’entoure. Je suis sur une crête donc ça ne va pas être facile d’en trouver, et si je ne veux pas faire de détour il semblerait que la prochaine source est à 13km. C’est pas si loin, le plus gros du dénivelé est déjà fait et je suis têtu, donc ça devrait le faire.
Sauf que je ne suis plus dans le val d’Aoste, mais dans le Piémont. Les âmes innocentes me demanderont ce que ça change, alors que les plus expérimentés sauront que les sentiers piémontais sont beaucoup moins bien entretenus que chez leurs voisins du nord. Ma petite balade sur les crêtes se transforme en un lent chemin de croix, peu roulant et mal-plat. Les nuages hésitent, vont et viennent et me laissent parfois entrevoir le Grand Paradis au nord et la plaine de Turin au sud.
Ce terrain malaisé et la fatigue de la nuit précédente me font aller moins loin que prévu. La soirée va débuter quand je me retrouve quelques dizaines de mètres sous un col que je dois rejoindre. Pas de sentier malgré les informations de la carte, et les herbes hautes ne suffisent pas à masquer la raideur de la pente. Je flanche, mais le manque d’eau me force à prendre mon courage à deux main et à me relancer à l’assaut. Plus loin je retrouve ce que je me force à imaginer être une sente, et inexorablement je me rapproche de la source d’eau. Quel bonheur c’est lorsque je l’atteins ! Je repars le ventre distendu et toutes mes réserves remplies, et je pose le bivouac peu de temps après sur un petit col qui m’offre une belle vue sur Turin.
Jour 11 : 27km, 1843m
Même programme que la veille : il faut continuer à remonter la crête pour me rapprocher des hauts-sommets grâce à des sentiers peu marqués et un terrain pas facile. Je perds d’ailleurs un peu de temps dans la descente malcommode du Uja di Bellagarda avant de pouvoir prendre (déjà) une petite pause aux côtés de la chapelle de la Madonna del Ciavanis. Hier matin j’avais envisagé de pouvoir y passer la nuit, mais clairement le terrain ne se prêtait pas à une si longue journée. Dans le secteur se trouvent plusieurs alpages et je croise quelques exploitants avant de retrouver la solitude. Petit à petit le massif s’élargit, les sommets s’étirent et le sentier quitte la crête pour naviguer sur le flanc sur qui surplombe toujours la plaine du Po. Alors que je ne suis pas tant au sud que ça, au loin se dresse déjà le Viso qui dépasse franchement des montagnes l’entourant.
Il y a quelques ruines d’alpages anciens, mais sinon je suis seul. Au niveau de l’Alpe Vailet les décombres sont complétés d’une belle cabane qui me fait de l’œil, mais il est encore tôt et pour une fois il fait grand beau donc ce n’est pas l’heure de s’arrêter. Dommage, parce que la suite, bien que très belle, n’est pas facile. Je dois louvoyer entre petits cols raides et lacs séparés par de grandes dalles rocheuses, le tout à peine guidé par un sentier intermittent. Avec que des petites montées, un seul sommet négligeable, et donc peu de points marquants, je n’ai qu’un souvenir embrumé de cette journée. Enfin je franchis le colle della Terra Ferta (2721m) et surtout le colle della Crocetta (2641m), qui me permettent de basculer sur le versant nord et marquent le début de la longue, longue descente vers le lac de Ceresole (1570m). Je contourne celui-ci par le barrage pour rejoindre le petit village attenant en début de soirée, où je prends deux sandwichs dans un petit bar avant de poser le bivouac face au camping.
Jour 12 : 28km, 2044m
Aujourd’hui il fait (presque) beau, avant d’éventuels orages ce soir. C’est important, parce que les deux prochains jours devraient de nouveau être cataclysmiques. Je pars donc de bonne heure pour enfin arriver dans le massif du Grand Paradis, raison de ma venue dans le secteur. J’ai prévu de faire le tour du massif, itinéraire pour lequel j’ai étonnamment trouvé bien peu de renseignements sur internet. On est très loin de la foule des tours du Mont-Blanc ou des Grand Combins, et pourtant ça m’a l’air très beau. Bon, on n’est pas sur la même qualité de sentier non plus : c’est sauvage, empierré, hors-sentier, très haut… Bref, que du plaisir.
Ça commence en douceur par une bonne montée jusqu’au Colle Sia (2274m), d’où commence une traversée en balcon jusqu’à l’ancien refuge Gran Piano. J’enchaine avec la Bochetta del Gies (2692m) avant de continuer en direction de la dernière et principale difficulté du jour : le Colle dei Becchi (2990m). Il est recouvert sur ces deux versants d’un important chaos rocheux qui rend l’avancée lente et difficile. Ça ne m’arrange d’autant pas qu’il commence à neiger un peu avant que j’atteigne le sommet, mais après plus d’une heure pour n’avancer que de 1,5km j’ai enfin franchi l’obstacle.
La descente se fait au rythme de l’orage qui rebondit sur les parois autour de moi. En bas je traverse un impétueux torrent grâce à une passerelle minimaliste (un câble pour les pieds, et deux câbles pour les mains) avant d’arriver au refuge Pontese, seul gardé de la partie sud du massif. J’y passe une soirée réconfortante en compagnie des deux seuls autres clients (des grimpeurs venus faire de la grande voie). Nous mangeons en compagnie des gardiens dans une ambiance d’autrefois alors que dehors le brouillard peine à cacher les éclairs qui s’enchaînent.
Jour 13 : 11km, 1267m
Le départ est humide, et pas qu’à cause de l’air embrumé : la Bochetta di Valsorea (2683m) se monte raidement dans des dalles rocheuses qui servent de cours d’eau à des ruisseaux. Heureusement les difficultés restent très modérées et j’atteins le col alors que la brume se dégage petit à petit. Durant la descente je quitte le sentier pour couper dans la pente et rejoindre les marques qui indiquent la direction du Colle di Ciardonney (3125m). Pas vraiment de chemin mais une progression assez évidente et facile tant que je suis dans le vallon, puis les choses se corsent lorsque je dois le quitter par son flanc droit. Une vague sente m’aide à m’engager dans le pierrier, mais ensuite elle se perd dans ce terrain instable et je dois progresser au mieux jusqu’à un petit plateau composé de laquet et caillous. J’écoute le très bon podcast “Naufragés” de Radio France et je me sens particulièrement dans le thème, seul dans un environnement hostile.
Au-dessus de moi, les derniers vestiges de brume se transforment en vrais nuages irascibles, et je sens que mon temps est compté. Je tente de ne pas traîner, mais la progression n’est pas aisée dans ce terrain sauvage et isolé. L’itinéraire est plus ou moins évident entre les dalles et les barres rocheuses, et la fin de l’ascension se fait dans un gros névé peu raide qui aide beaucoup. C’est le prémisse de ce que je trouve de l’autre côté du col : le glacier du Ciardonney, qui descend en pente douce dans une ambiance grisâtre maintenant que j’ai rejoint les nuages. Ce n’est qu’un névé glorifié, et même si je peux avancer en ligne droite je dois naviguer entre les ruisseaux de fontes et les flaques de neige fondue où mes pieds gelés s’enfoncent. Quelques rafales de pluie viennent s’assurer que le reste de mon corps ne se sente pas seul à être sec, et c’est dans un triste état que je rejoins la station météo qui marque historiquement la fin du glacier. Comme on peut s’y attendre, ça fait déjà un moment que celui-ci a rapetissé, et durant la descente d’autres panneaux indiqueront les dates auxquelles le glacier descendait jusque là. Si ça laisse comme toujours un sentiment d’impuissance face à la disparition des neiges plus-tant-éternelles, ça me surprend aussi : à qui peut bien servir ce parcours explicatif à un endroit aussi haut et isolé ?
La pluie hésite, s’arrête, revient en compagnie de la grêle. Je descends comme je peux puis fais un petit détour pour rejoindre une source bien cachée et remplir mes réserves. Quelques minutes plus bas j’arrive au bivacco Gino Revelli, une boite de conserve à peine assez longue pour que je m’y allonge – autant dire un palace à mes yeux trempés. Je m’arrête là pour aujourd’hui, alors que dehors se déroule une démonstration du cycle de l’eau entre brouillard, pluie, grêle et neige. Je passe mon après-midi à musarder, jusqu’à ce qu’arrive une flaque d’eau ambulante qui n’est rien d’autre qu’un jeune randonneur. Il s’agit de Mathis, qui est arrivé ici en passant par le colle di Mota qui semble être maintenant déconseillé à tout le monde. La descente dans ces conditions semble avoir été sportive. Notre programme du lendemain est identique et est suspendu à la météo : nous devrions avoir une courte fenêtre dans la matinée, nous décidons donc de repartir ensemble en espérant pour le mieux.
Jour 14 : 21km, 752m
Pluie toute la nuit. Pluie le matin, tôt. Accalmie avant midi, puis retour de la pluie. Le programme du jour est alléchant. Malgré tout, pas le choix : notre boîte de sardines est un abri bienvenu pour une nuit, mais y rester plus longtemps ne m’attire guère. C’est donc avec Mathis que je brave les éléments pour gravir le colle Valletta o Finestra (2645m), d’abord dans des pentes herbeuses où nous perdons le sentier avant un final abrupt, heureusement passé dans un brin de soleil qui réchauffe les cœurs et les mains. La descente est courte avec un petit passage cordé, facile mais qui serait infranchissable sans l’équipement, et donne accès au large vallon di Forzo et son cirque sommital. Il est dentelé de falaises et murailles infranchissables, au milieu desquelles se trouve le colle di Bordonney (3152m).
Des bouquetins jouent à cache-cache avec les nuages qui vont et viennent. Malheureusement, ils vont plus qu’ils ne viennent et finalement nous revoilà dans le brouillard, sombre annonciateur de la pluie à venir. Le sentier est étrange, parfois très bien marqué avec de grands coups de peinture neufs, puis invisible. Nous avons du mal à comprendre sa logique : va-t-il vers le col, ou vers le bivacco Davito ? Finalement, perdu pour perdu nous décidons de monter au plus logique vers le col en tablant sur le fait que nous devrions retrouver le chemin. À peine de retour dessus et la pluie laisse sa place à la neige, sous laquelle nous terminons l’ascension du col.
Le début de la descente est facile, bien marqué sur de grandes dalles glaciaires au-dessus des restes du glacier Lavinetta. On est loin des descriptions apocalyptiques que j’ai pu trouver sur internet… Jusqu’à ce que nous arrivions dans un pierrier très raide, très instable et très, très malcommode. Le sol s’effondre sous nos pieds, la caillasse vient taper contre nos malléoles, et nous ramons dans ce purgatoire du randonneur jusqu’à descendre assez bas pour finir ce passage directement sur le glacier (encore un gros névé). En tout et pour tout, il nous faudra quasiment 5h pour faire les 7 premiers kilomètres de la journée.
C’est victorieux et soulagés que nous mettons pied sur un sentier muletier d’époque. Nous pouvons reprendre de la vitesse – d’autant que la pluie fait son énième retour – et nous suivons le torrent d’Urtier alors que la vallée s’élargit et que nous retrouvons petit à petit la civilisation. Après un bref passage en fond de vallée, à proximité d’une petite route, nous arrivons enfin à Cognes. Durant notre traversée des enfers nous nous sommes mis d’accord et nous avons réservé une chambre dans un bel hôtel étonnamment pas si cher (surtout à deux). Fin d’après-midi détente, ravitaillement et pizza, quel luxe.
Jour 15 : 9km, 1705m
Il fait beau ?! Pour autant la journée prévue est courte, donc nous prenons notre temps. Enfin surtout moi, Mathis est pressé et repars en éclaireur même si nous avons prévu de dormir au même endroit ce soir. La journée n’est pas difficile en terme d’ascension : c’est tout droit, jusqu’au bivacco Luciono Gratton. Rien de bien compliqué, si ce n’est les 1700m secs à faire avant les orages (bah oui, vous avez cru qu’il allait faire beau toute la journée ?).
L’avantage d’être en vallée, c’est que j’ai du réseau. Je peux passer la première partie de l’ascension au téléphone avec ma sœur : un français en rando en Italie qui discute comme si de rien n’était avec quelqu’un qui vit au Japon, c’est pas beau la technologie ? Grâce à ça les sapins défilent plus vite et je rejoins l’étage alpestre en fin de matinée. Vers 2400m je croise un cours d’eau où je décide de ne pas jouer avec le feu et de remplir toutes mes réserves. Une harde de bouquetins se prélasse dans les dernières herbes avant que j’atteigne le décor minéral. Un dernier coup de cul, les premières gouttes de pluie, et me voilà à 3200m, au bord du beau glacier du Trayo qui descend de la Grivola. Le bivacco est là, dans un décor d’alpiniste qu’il n’est pas si courant d’atteindre en rando. Il est encore tôt mais j’avais prévu de m’arrêter ici avant même de commencer mon itinérance, donc je suis très content de passer une aprem à lire dans une bannette alors que les averses oscillent entre pluie et neige dehors, entraînées par un vent violent qui secoue la cabane et rend n’importe quelle visite dehors compliquée.
Jour 16 : 21km, 1635m
Une fine couche de nuage grise le ciel et aplatie les couleurs. Un gros coup de cul dans la caillasse marque le départ avant que la crête s’arrondisse. D’un côté, au loin le Grand Paradis ; de l’autre, tout proche, le glacier et la Grivola. La montée au sommet de la Punta Rossa de la Grivola n’offre aucune difficulté, si ce n’est un ou deux passages en dévers complètement verglacés. Le sommet est enneigé, venté, froid et inhospitalier, mon appareil photo est malin et refuse de s’allumer, je ne traîne pas. Dommage, ce n’est pas tous les jours qu’on monte à 3630m.
Après un bout de descente sur mes pas, je bifurque sur la voie normale. Tout en bas je distingue le refuge d’où viennent les randonneurs que je croise de plus en plus, avec de nombreux petits groupes qui tranchent avec la solitude des jours précédents. Au milieu de cette foule et des lacets se prélassent des bouquetins, peu embêtés par le bruit.
Lorsque je tourne pour attaquer le col du Lauzon (3299m), je retrouve la tranquillité et monte à mon rythme. Je ne sais pas si c’est l’altitude ou une petite fatigue, mais j’ai du mal à avancer alors que le chemin est plutôt facile. Un bref passage cordé est là pour rappeler qu’on est en haute-montagne, mais c’est assez tranquillement que j’atteins le sommet et commence la longue descente. À 2576m, après avoir mangé, je me trouve devant une intersection, avec à ma gauche l’itinéraire que j’avais prévu : le passage du Grand Neyron, 3250m et un final en mode via ferrata. Ai-je le courage ? Pas sûr, mais dans le doute je m’y engage, bien motivé par le soleil qui passe dire bonjour.
Et clairement j’ai bien fait. Rapidement je suis dans un grand cirque dominé par l’Herbétet (3778m), d’où part le glacier du Grand Neyron. C’est beau, sauvage, je suis seul et il fait beau. Ma seule interrogation est de savoir par où je vais bien devoir monter… Tout autour ce n’est que rocher et falaise, avec aucun passage évident. Pour ne rien arranger, le sentier s’est éboulé il y a peu de temps, et le nouveau balisage se perd facilement – c’était d’ailleurs une des raisons de mes tergiversations, [url=https://www.camptocamp.org/routes/1344744/fr/passage-du-grand-neyron-traversee-ete-refuge-v-sella-refuge-chabod]les retour sur C2C[/url] n’étant pas clairs au moment de mon passage. Comme je n’avance pas beaucoup plus vite que ce matin, je mets un bon moment à rejoindre le pied de l’échelle impressionnante qui marque le début des “vraies” difficultées. Heureusement, l’équipement est de qualité et j’atteins le col en un seul morceau.
La descente est longue, surtout qu’elle commence dans de gros blocs peu pratiques puis continue par une longue traversée sous la falaise. Les averses qui rebondissent de vallée en vallée me font presser le pas, et j’arrive au refuge Chabod juste avec l’orage. Départ d’une des voies principales du Grand Paradis, c’est un gros bâtiment grouillant de monde, mais c’est aussi un abri contre la neige qui commence à tomber donc je m’arrête là pour la nuit.
Jour 17 : 30km, 1495m
Il pleuviotte, et c’est probablement la meilleure météo de la journée. L’après-midi devrait de nouveau être compliqué, donc j’altère mon parcours pour redescendre en vallée et remonter le long de la rivière sur la petite route plutôt que de rester en balcon. Je passe par l’immense parking / camping / hôtel du Breuil puis franchis le verrou qui me permet d’arriver dans la plaine du Nivolet. Sous la pluie je rejoins le bout de la route et un petit restaurant qui me permet de manger chaud et à l’abri.
Là je passe beaucoup, beaucoup de temps à hésiter. Quoi que je fasse, il semblerait que je doive passer par un col à 3000. La météo oscille entre pas bonne et franchement mauvaise, donc je suis un peu perplexe devant l’idée de remonter si haut… Mais je me remotive et après une belle perte de temps j’attaque la montée vers le col me paraissant le plus simple : le col Rosset, 3023m. Finalement c’est très facile, d’abord sur un large plateau de lacs puis avec une dernière montée plus raide mais sur un bon sentier.
L’autre côté est à l’avenant, ce qui m’arrange franchement maintenant que je suis sous la grêle, puis la neige, puis un mélange des deux, à moins que ce ne soit de la pluie rendue violente par le vent qui ne s’arrête plus, je ne vois plus rien, je ne peux plus m’arrêter et je descends aussi vite que les ruisseaux qui se forment dans le chemin. Une dernière montée dans la buée qui sort de ma bouche et j’arrive au refuge Gian Frederico Benevolo. Bien sûr je m’y arrête pour la nuit, même s’il est quasiment complet. De toute façon j’étais prêt à dormir sur un banc plutôt que de dormir dans la froide humidité de dehors. Les montagnes juste au-dessus du refuge ont déjà blanchi et ne semblent guère accueillantes.
Jour 18 : 28km, 1815m
Dernier jour ? Je sais pas. J’ai encore quelques jours de congé, mais ma motivation s’est émoussée sous la pluie. Pourtant il fait beau aujourd’hui, tant mieux parce que le col Bassac Deré (3083m) d’où je monte à la pointe de la Traversière (3337m) est l’un de mes favoris. Je l’avais déjà parcouru dans l’autre sens, et la montée sous le glacier de Rhême-Golette est superbe, d’autant que je suis là assez tôt pour être seul sur un chemin souvent assez emprunté. Au sommet le panorama se dégage comme rarement j’ai eu droit, allant du Mont-Blanc là-bas tout au fond à la Vanoise. Je passe un bon moment à me ressourcer là, avant d’attaquer le long cheminement le long du glacer travaillé de la Gliairetta dominé par la Grande Sassière. C’est beau mais interminable.
Pic-nique devant le refuge Mario Bezzi, avant de me lancer dans ce qui sera le dernier col de cet été. Maintenant que ma décision est prise, je ne dois pas traîner si je veux avoir une chance de prendre le dernier train côté français. La montée est facile malgré le sentier peu emprunté, mais la descente me réserve un mauvais souvenir sous la forme d’un pierrier géant qui verrouille l’accès à des alpages débonnaires où je peux enfin laisser libre cours à mon impatience. Je croise un 4×4 EDF qui vient inspecter un des petits ouvrages hydro-électriques du coin.
Je rattrape une piste et je descends à vive allure. Plus loin ça devient une petite route sans circulation, et enfin j’arrive dans le premier hameau. Un bruit de moteur derrière moi, je lève le pouce : c’est la voiture EDF, et ils m’amènent jusqu’à la gare de Bourg-Saint-Maurice en me gratifiant au passage d’un cours fort intéressant sur l’énergie hydroélectrique en France.
Avec cette course au dernier train (que j’ai même le luxe d’attendre 20 minutes !), je n’ai pas eu le temps de penser à la fin de cette rando. Ce matin j’étais tout la haut au-dessus des glaciers, et presque sans transition me voici sur le béton d’un quai de gare. C’est fini pour cette année. Le bilan est terni par la météo compliquée, mais je reviens de cette bambée avec le sentiment renouvelé que les Alpes italiennes sont probablement mes favorites. C’est haut, c’est sauvage (plus qu’en France), c’est tranquille. Mon parcours est magnifique, même si le long passage sur route du jour 9 mériterait d’être retravaillé (mais comment ?). Et que dire du Grand Paradis et de son flanc sud, de ces sentiers historiques à peine empruntés malgré la magnificence des lieux ? Je ne peux que le conseiller à quelqu’un qui voudrait une découverte des Alpes qui se mérite un peu plus que les parcours classiques côté français.


























































































