J39-45 : de fêtes en fêtes

Après 4 jours de repos à Coyhaique (mon titre est donc peut-être un tantinet exagéré), il est temps de repartir. Chris, Jo et moi décidons de viser Futaleufu, à 380km, pour y passer le nouvel an. C’est un objectif modérément ambitieux donc idéal pour occuper notre temps entre les fêtes. Ça change de la léthargie qui nous envahie habituellement durant cette période de l’année.Le départ de Coyhaique est difficile : nous manquons de motivation pour quitter l’hostel, je manque de me faire mordre par un chien hargneux (première fois de ma vie que je donne un coup de pied à un chien), nous rencontrons Antoine (cycliste français, qui était à Rio Tranquillo avec moi)… Bref, tout conspire à nous retenir, mais nous parvenons à nous arracher à ce vortex de procrastination et quittons enfin la ville.Chris étant parti devant, je suis de nouveau en compagnie de Jo. C’est ensemble que nous éliminons les surplus de calories de Noël dans le long col qui marque les retrouvailles avec la Carretera Austral. Le temps est maussade, mais les fleurs violettes qui foisonnent sur les bas-côtés mettent un peu de couleurs à cette triste journée. Nous campons finalement au bord d’un ruisseau juste avant que la pluie ne commence. Nous sommes rejoins par deux danois que tous les cyclistes autour de nous semblent connaître mais que nous n’avions pas encore rencontrés. Le départ se fait au sec, mais après un petit kilomètre nous sommes déjà sous la pluie. Notre premier objectif est Villa Manihuales, ne serait-ce que pour avoir un abri. Nous y passons un long moment dans un café avant d’aller acheter à manger et repartir. Nous ne sommes pas encore sortis du village que les rafales de vent et la pluie qu’on voit arriver au loin terminent de nous décourager. Nous décidons d’arrêter là les frais et d’aller au camping, où le propriétaire nous invite à dormir dans la véranda : parfait pour attendre le passage du mauvais temps. Avec 15km au compteur, ce n’est clairement pas la journée qui comptera le plus, mais parfois il faut savoir s’écouter. Plus tard nous sommes rejoint par Agathe et Quentin, qui voulaient continuer un peu plus loin mais qui se sont laissés tentés par mes invitations à une nuit à l’abri. Comme annoncé le beau temps est revenu le lendemain, et nous nous lançons dans une longue journée pour nous donner bonne conscience. La route étant goudronnée et le vent raisonnable, nous pouvons assez facilement enquiller les kilomètres et savourer les paysages. Nous suivons de larges vallées qui se resserrent petit à petit, jusqu’à ce que nous surmontions des gorges qui invitent à la baignade. Mais malgré la chaleur nous continuons afin de franchir un dernier col. Il n’est pas goudronné, assez raide et en fin de journée, donc c’est un vrai défi pour nous. Pour couronner le tout, la route de l’autre côté est particulièrement mauvaise, pleine de gravier et en tôle ondulée. Nous nous taisons et avançons au mental jusqu’à trouver un endroit où dormir, après 125km sur les selles.









Ce col était la plus grosse ascension jusqu’à Futaleufu (qui est toujours à plusieurs jours de vélo), donc il ne nous reste plus qu’à dérouler. Le soleil brille de mille feux et le bitume nous entraîne sans effort : c’est la journée idéale pour faire du kilomètre sans les voir passer. Chaque petit village est pour nous l’occasion d’un bon repas à base de nourriture fraîche, c’est à dire du pain avec quelque chose dedans : du saucisson, du jambon, du fromage… Le régime alimentaire du cycliste affamé est une infamie nutritionnelle.
Nous croisons de nombreux cyclistes, à tel point que nous ne nous arrêtons plus systématiquement dire bonjour. Au temps pour la politesse, mais à un moment il faut bien avancer. Nous estimons avoir croisé une trentaine de cyclistes en une journée, soit probablement plus que depuis le début de la Carretera. Il est encore tôt lorsque nous quittons la route pour rejoindre un magnifique spot de bivouac 2km plus loin : une plage de sable bordant une rivière arrivant en droite ligne d’un glacier. L’eau est parfaite pour revigorer nos jambes après les 110km de la journée.





Nous pourrions atteindre Futaleufu aujourd’hui, mais nous décidons de n’y aller que demain. On pourrait dire que c’est pour savourer le paysage ou prendre notre temps, mais c’est plus prosaïquement pour économiser une nuit à l’hostel. La journée se fait donc à un rythme assez tranquille, même si la première partie, de la bonne route avec peu de dénivelé, nous invite à pousser sur les pédales. Nous devons quitter la Carretera au niveau de Santa Lucia, où règne un étrange sentiment de désolation. Le village est étouffé par des amats de gravier, les routes s’arrêtent brutalement contre de gros rochers. Une crue dévastatrice a récemment emporté la moitié du village et tué 21 personnes (pour une population totale de 80 personnes). Nous ne nous attardons pas et continuons sur la piste qui mène à Futaleufu.
Après quelques dizaines de kilomètres, nous rejoignons la rivière Futaleufu. Ses eaux tumultueuse et blanches et son débit impressionnants en font une classique mondiale des sports d’eau vive. Pour ne rien gâcher, l’eau turquoise tranche une profonde vallée entre les montagnes enneigées : bref, c’est le paradis. Nous commençons à remonter le cours d’eau avant de nous poser à 25km du village, sur une zone de lancement de rafts. Nous passons le reste de l’après-midi à observer les kayaks qui jouent dans l’eau et à nous baigner – ça sent les vacances.








Nous sommes le 31 décembre, il est définitivement temps de rejoindre Futaleufu. Nous terminons donc de remonter la vallée en suivant la route qui louvoie entre la rivière et des lacs, avant d’arriver à destination en milieu de matinée. Nous retrouvons Chris dans un hostel et nous préparons à ne plus rien faire. C’est étrange à quel point je me transforme en un paresseux sous somnifère dès que j’arrive en ville, alors qu’en vélo (et à pied) je préfère faire de longues journées. Je me laisse tout de même tenter par du rafting (il fait chaud !), puis le reste de la journée se fait sous le signe du Pisco et de la fête.