Partie 3 : Lago Ritom – Les Haudères

Partie 3 : Lago Ritom – Les Haudères

Environ 171km, 11680m D+, 6 jours

Je profite du lit pour faire une grasse matinée, et je ne quitte le gîte que vers 9h. Les nuages sont encore bien présents, mais il fait lourd. Je décide de ne faire qu’une petite journée pour me reposer un peu.

Après deux heures de descentes, je suis à Airolo. Je fais mes courses (réglement par carte, en euros), puis je passe à la banque prendre du liquide. “Pas de crédits disponible sur cette carte”. Ouch. Et c’est pareil dans les trois banques que je visite. Me voilà bien avec mes 20 centimes en liquide… Après des coups de fil, il s’avère que je n’ai pas activé ma carte pour une utilisation à l’étranger. Heureusement, ma banque est compréhensive et l’active à la demande de mon père, qui n’a pourtant pas de procuration. Sauvé, je peux continuer ! (mais sans liquide pour le moment, il faut attendre deux jours).

J’ai un bon rythme, c’est agréable. Le chemin est facile, il s’agit de suivre une piste en balcon qui passe par plusieurs alpages. En début d’après-midi je commence à remonter le beau Val Torta en direction du Passo di Cristallina. Les nuages sont de plus en plus là et m’encouragent de quelques goutte. Je crains l’orage, et je me dépêche jusqu’à trouver une cabane accueillante pour la nuit. En fin de soirée, les nuages s’en vont voir ailleurs, ce qui est de bon présage pour le lendemain.

Je passe la soirée à lire, au point d’avoir la flemme de me faire à manger : je mange des cacahouètes…

Au final aujourd’hui j’ai pris peu de photo : quand il faisait presque beau le chemin était moche (piste classique), et inversement, quand le chemin était sympa le temps ne l’était pas.

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Surveillé


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Comme espéré hier soir, le soleil est au rendez-vous, même si quelques nuages jouent les retardataires. Le secteur est très sympa, avec beaucoup de lacs (artificiels pour la plupart). Le refuge Cristallina est neuf et futuriste, dommage qu’une ligne haute-tension passe si près. Ce col marque mon (premier) passage en Italie.

Dans la descente, je dois passer plusieurs névés dont certains bien raides. Ça m’inquiète pour la suite du chemin, où je dois emprunter une crête. Mais en lisant la carte, je vois que je reste assez bas (2440m), bien loin de la crêtes que je vois en face (3000m ou presque). Au final, malgré une altitude plutôt moyenne, c’est la journée avec le plus de neige depuis le départ.

Après la crête, je me perds un peu, et décide de descendre tout droit, en pensant retrouver le sentier plus bas. Bon raisonnement, si on omet la grosse ravine qui me coupe la route. La montée vers la Bocchetta di Val Maggia (c’est quoi, une Bocchetta ?) est probablement magnifique sans brouillard. Quelques trous dans les nuages me montrent le grand glacier de Basodino, sur l’autre flanc de la vallée.

Sur l’autre versant, les nuages sont très noirs. Je vais me prendre une petite saucée avant d’arriver en bas de la vallée. De toute façon, dès qu’on redescend le paysage est moins sympa car très aménagé (beaucoup de lacs artificiels, et les pistes qui vont avec).

Je mange en bas, à l’abri d’un batiment qui héberge les ratracs en hiver, puis je repars. Pour la première fois depuis le début, j’ai du mal à trouver le chemin. Pour la première fois aussi, je suis en Italie : coïncidence ?

Après quelques instants d’hésitation, je retrouve le sentier, bien caché sous les herbes trempés. La suite du chemin est sympa, mais je la parcours sous une alternance d’averses et d’éclaircies un peu désagréable. Je vois qu’en avancant bien, je peux atteindre un bivacco, donc je carbure. Ce soir, ce sera nuit à l’abri et avec un matelas. En guise de repas je finis mes cacahouètes. Une addiction est réglé, il me reste l’autre : la lecture.

Les nuages s’en vont dans la soirée et me laissent admirer le coucher de soleil, c’est gentil.








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Un bivacco italien


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Un vrai palace


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Avec – luxe ultime – des matelas !


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Aujourd’hui, il fait beau, bien qu’un peu brumeux. Une bonne journée m’attend.

Je me lance dans la longue descente jusqu’au hameau de Crampiolo, où une pancarte proclamme fiérement “Free Wifi“. J’hésite un peu, puis je m’assois pour en profiter. Bien entendu, je n’arrive pas à me connecter. J’ai cédé à la tentation, mais elle m’a résisté.

Passage par Alpe Dèvero, puis montée sympa vers la Scatta d’Orogna. Un veau quitte ses congénères pour me suivre un bout de temps, ça m’embête. À la scatta, les panneaux indiquant la suite de mon itinéraire (Passo di Valtendra) avertissent de la difficulté du chemin. En réalité, à part un petit passage cablé et un sentier en dévers car effondré dans la pente, y’a rien de bien compliqué. Le plus dur est de croiser une horde d’une cinquantaine de séniors allant dans l’autre sens.

Je décide de manger en-haut, avant la pluie. D’après la carte, en changeant mon itinéraire je peux dormir à un autre Bivacco, au niveau de la Chaltroasserpass (retour en Suisse germanique, ça se voit). Il semble y avoir un glacier en contre-bas, mais aucun des panneau que je croise indique une quelconque difficulté, donc je me laisse tenter. Je demande à un italien posé au bord du chemin ce qu’il en pense. À grand renforts de gestes, il me dit que le chemin est à peine plus dur que celui sur lequel on se trouve. Ou du moins, c’est ce que je comprends.

Parce que le glacier est bel et bien là (mais encore en neige, heureusement), et bien raide. Ce sera la seule fois de la rando où je me servirais de mon piolet. Après coup, au vu de la frayeur que je me suis donné sur ce passage, je n’aurais pas du passer par là. La fin se fait dans une barre rocheuse équipée, mais dont l’équipement vieillot n’inspire pas confiance. Les échelons branlants, c’est bon pour l’adrénaline, moins pour l’espérance de vie…

J’arrive à mon Saint Graal, le bivacco, avec les jambes qui tremblent. C’est une boite métallique exigue, avec officiellement 8 places, une gazinère et de quoi manger. Top. Le paysage autour est sublime. J’ai à peine le temps de visiter les environs et de reprendre de l’eau dans un lac glaciaire que l’orage éclate. Qu’est-ce que je suis bien, dans cette boite de conserve, alors que la pluie se déchaine !



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Repas typique


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La montée du glacier fut délicate. Merci le piolet.


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On termine par une via ferrata


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Mais au sommet, un autre palace


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Au matin, plus un nuage, donc j’en profite pour mitrailler. C’est vraiment magnifique. À un quart d’heure du bivacco, juste à la frontière, se trouve un refuge suisse. J’étais aussi bien dans mon refuge.

Dans la descente, je suis impressionné par les marques de recul des glaciers. Ça fait peur pour la suite. Je descends tranquillement sur Simplonpass, gros col routier, et je continue en face, vers la Bistinepass. Je ne me presse pas, je suis largement dans les temps pour dormir au dessus de Stalden. Après manger, j’enchaine avec la Gibidumpass, puis suis un sentier en balcon bien roulant. Littéralement, car j’y croise plusieurs VTTs. Je me pose un peu avant Gspon (prononcer “Gspon”, c’est facile pourtant ! …) pour lire au soleil. Sans que je fasse attention, le ciel se couvre rapidement. Finalement, je repars en vitesse alors que des nuages noirs s’invitent. Je ne couperais pas à pluie. Forcément, à Gspon je m’égare et prend le mauvais chemin. Je remonte sous la pluie battante, et descend en vitesse vers Stalden en cherchant un spot pour bivouaquer dans cette pente sévère. Rien de rien, et la pluie ne s’arrête pas… Finalement, je trouve un coin, alors que par chance la pluie se calme. Je passe 10 minutes à retirer les branchages, sors l’abri, plante la première sardine… qui s’enfonce de 2 cm. Il n’y a qu’une fine couche de terre, dessous c’est de la caillaisse. Impossible de m’arrêter là…

Je repars en vitesse (et la pluie revient). Finalement, juste avant Staldenreid, je trouve une grange ouverte. Ouf. C’est pas un palace, loin s’en faut, mais au moins je serais au sec.

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Bivacco typique (8 places de couchage, quand même)


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Les glaciers disparaissent à un rythme effrayant


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Dans la nuit, je suis réveillé en sursaut par un bruit d’enfer. Bombardement ? Largage de rucher plein d’abeilles dans ma grange ? Après une investigation digne de Sherlock (endormi, le Sherlock), il s’avère simplement que ma grange est sur le passage des arroseurs des prés alentours. Je retourne me coucher l’esprit tranquille, et le combo fatigue + bouchons d’oreille me fait vite oublier l’attaque sonore que je viens de subir.

Au matin, je descends à Stalden (altitude 700m : c’est bas !) pour y faire quelques courses et retirer enfin de l’argent. Ensuite, je dois remonter à l’Augstbordpass (altitude 2900m : c’est haut !). La journée promet. Du coup, j’achète sans mauvaise conscience 2kg de cacahuètes pour la suite et des gaufrettes au chocolat que je mange sur place.

J’attaque la montée vers Embd, charmant petit village où les morts ont une vue plus belle que le commun des mortels. Je m’y arrête longuement et profite des toilettes publiques pour me rafraichir. J’aime les toilettes suisses.

Je reprends la montée. C’est long, mais je marche à mon rythme et j’atteins le col pas trop tard. Par contre, niveau paysages, c’est un peu monotone. À par les glaciers de l’autre côté de la vallée, y’a pas grand chose à voir. Oui, après deux semaines de marche, je commence à faire mon difficile.

Forcément, qui dit longue montée dit longue descente. Et sur la partie suisse, y’a pas tellement de plat entre les deux. C’est ainsi que je me retrouve rapidement à Meiden, 1000m plus bas. On peut dire une chose, c’est que le chemin n’est pas optimal niveau dénivélation…

Comme je me sens bien, je décide de continuer un peu : 500m de montée de plus. Je ne suis plus à ça près aujourd’hui. Je continue à la recherche d’un bon spot sur un chemin en balcon, où je croise un autre randonneur. Nous engageons la conversation, qui porte sur nos parcours respectifs et sur son envie de faire le même genre de trucs que moi (il a fait les Alpes françaises il y a quelques années, mais sur le GR5). Alors qu’intérieurement je me félicite d’avoir ENFIN une vraie conversation avec un suisse… il m’apprend qu’il est français. Ce n’est pas aujourd’hui que les suisses remonteront dans mon estime… Alors qu’on va se séparer, il m’apprend qu’un petit kilomètre plus loin se trouve un bon spot. Effectivement, pour un bon spot, c’est un bon spot, avec vue panoramique et eau courante. Je termine la journée à poil dans le ruisseau, face aux glaciers. C’est aussi ça, la rando.

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Les morts ont une belle vue


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J’ai dormi juste sous le col de la Forclettaz (ou Forclettapass, ou Forgili, les trois noms sont indiqués). Il marque mon arrivée dans une zone où les gens commencent à parler français, enfin.

Du col, long sentier en balcon jusqu’à la descente finale sur Zinal, que je descends comme une balle au risque de passer pour un animal (peu banal) auprès des touristes qui ont du mal à monter (ok, j’arrête là). À Zinal, y’a un supermarché bien achalandé, donc j’en profite. J’y entre acheter des fruits frais, j’en ressors avec du pains et du chocolat (chocolaaaaat). Et des bananes, pour faire semblant de manger équilibré.

La suite est moins marrante, vu qu’il s’agit de remonter au sommet de la station. Lorsque je passe sous le téléphérique, petite pensée émue pour ces touristes qui ne savent pas la joie qu’on peut éprouver à monter des raidillons en plein cagnard en slalomant entre les bouses de vaches. Vraiment, si je n’étais pas occupé à maudire les concepteurs de stations de ski, je plaindrais bien les occupants des cabines qui me survolent sans effort.

Après une longue montée inintéressante qui se termine, comble du malheur, sur une large piste, je me retourne une dernière fois sur les glaciers de la vallée de Zinal avant de plonger (pas littéralement, malheureusement) vers la grande retenue du lac de Moiry. Le barrage est impressionnant, la foule qui le parcours aussi. Je m’arrête pas et fonce vers la montagne en face. Je fonce tellement vite que j’en perds mon chemin, et je dois redescendre, coincé entre deux hordes de zombies. Je sais, je suis plutôt dur avec les touristes, mais je reprends mes notes écrites à chaud…

Au passage, je croise des vaches noires qui se courent après. J’apprendrais qu’il s’agit de vaches d’Hérens, mauvaises laitières mais bonne pour le folklore : traditionnellement, les villageois du coin organisaient des combats de vaches pour élire « la reine ». J’espère que leur agressivité ne se dirige que vers leurs congénères (où vers les touristes sifflote) (non, je ne suis pas un touriste).

Au lieu de remonter directement vers le col et de changer de vallée, je décide de rester de ce côté, où le paysage est magnifique, et de prendre le col suivant. Me voilà donc à remonter la vallée sur un beau sentier en balcon. Comme ce n’est plus une piste, il est désert, ce qui me convient bien.

Finalement, après avoir bien profité du spectacle que m’offrent lacs, glaciers et moraines, je passe le col du Tsaté et vais poser mon bivouac à côté d’un lac. La vue y est mirifique (je commence à épuiser les superlatifs). Il y a un ruisseau, donc je fonce faire mon naturiste et vais barboter dans l’eau. C’est donc dans le plus simple appareil que je me retrouve face à un traileur qui descend le col à toute allure.

Naturiste, oui (quand les conditions l’imposent, hein), mais pas exhibitionniste, donc je mets rapidement mon short (sale) sur moi (tout propre). Finalement, je crois qu’il ne m’a pas vu, mais il s’arrête surpris devant mes affaires déballées à côté du sentier. Il me voit alors et vient me taper la discut’. Forcément, un gars qui vient me parler, il est pas suisse : il est anglais. Il st super cool et me donne quelques conseils pour mon lendemain. Il me dit que l’eau du ruisseau vient des lacs marécageux du Tsaté, et il m’indique une belle source cachée derrière un mamelon.

Superbe coucher de soleil. Les quelques nuages drapent de rose les montagnes, et je me retrouve au cœur d’un tableau impressioniste du plus bel effet, de quoi rendre jaloux Cézanne.




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Vaches d’Hérens, les vaches de combat du Valais


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Sympa le spot de bivouac


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