Épilogue

Épilogue

Ça n’a pas été facile d’écrire tout ça. Souvent, alors que je marchais, je pensais à ce que je voulais dire, à comment je pouvais le dire. Je ne sais combien de bonnes formules me sont venues alors que je suais dans une montée ; mais je sais que la plupart se sont envolées à la première marmotte rencontrée.
Mais au moins, le récit en lui-même est facile à construire : il s’agit de se rappeler des moments mémorables et de les mettre en forme. Pensant que mon récit serait déjà assez long comme ça, j’ai décidé de rester assez succinct. Et en effet, j’en suis à presque 16000 mots ; je n’ose pas imaginer ce que ça aurait été si j’avais tout raconté dans le menu détail. N’étant pas un écrivain, je n’ose pas non plus imaginer à quel point ça aurait été rébarbatif pour les quelques lecteurs qui m’ont suivi. Ceci étant dit, j’ai quelques remarques plus personnelles que je n’ai pas incluses dans le récit, mais que je souhaitais partager. Voilà qui sera fait ici.
Donc voilà pour le récit. Et l’épilogue ? Une rando de cette envergure doit avoir une conclusion. En chemin, cette conclusion fut la petite étape Sospel – Menton. Je vous laisse imaginer le tourbillon de pensées qui a accompagné mes derniers kilomètres, cette sensation de réussite, cette fierté qu’il m’était impossible de ne pas ressentir. Et pourtant, depuis que je suis rentré, et que je (re)vois ce que certains font ou ont fait, je relativise. J’avais toutes les cartes en main pour réaliser quelque chose qui, a posteriori, n’était pas si dur : la jeunesse, la forme physique (plus ou moins), le bon matériel, et surtout le beau temps. Soyons honnête : une traversée des Alpes telle que la mienne, essentiellement sur chemins balisés, n’est techniquement pas difficile. Physiquement, tant que le corps tient et qu’on va à son rythme, ce n’est pas insurmontable non plus.
Non, le plus dur pour moi fut du côté de la tête. Le premier quart de la traversée, jusqu’à Airolo, fut difficile sur ce plan là. La solitude, que pourtant je recherche en montagne, a parfois été lourde. Sur la partie suisse, je ne me souviens pas de discussions autres que purement pratiques avec des locaux. Les rares fois où la discussion a dépassé les 3 minutes, c’est quand je croisais un étranger. Sur quelques jours, ça va ; plus longtemps, ce n’est pas facile, surtout conjugué à d’autres facteurs. Je pensais que le problème venait de moi ou de la barrière de la langue ; le fait que ça ne se soit pas présenté avec les italiens me fait maintenant penser que c’est la Suisse qui ne m’a pas réussi.
En plus de la solitude, ma forme chancelante ne m’a pas aidé. Marcher comme un damné pendant plus de 10h pour me rendre compte que je n’ai même pas atteint les 30km alors que mon corps me crie que j’en ai fait 50, ce n’est pas bon pour le moral. Ajoutez à cela une maladie tenace qui, bien que pas très grave, m’a bien fatigué, et vous imaginez que mon humeur n’était pas toujours au beau fixe. Heureusement que la météo l’était ! Si je n’ai jamais pensé à abandonner, je sais que c’est parce que je ne voulais pas m’arrêter alors que le soleil accompagnait toutes mes journées. Je savais que ma déception de ne pas avoir fait ce que je voulais m’aurais ensuite rongé, surtout si la météo ne me fournissait aucune excuse. Il était hors de question de permettre à ma démotivation passagère de vaincre la motivation qui m’avait lancé à l’assaut des chemins. Une fois dépassé les 250km, le déclic a eu lieu, et j’allais beaucoup mieux. Pourquoi ? Peut-être parce que je n’étais plus malade, parce que j’avancais mieux… Ou parce que mon cerveau est un débile qui a eu besoin d’être dressé.
Si c’était à refaire, je partirais depuis une région un peu plus propice, avec des refuges à prix abordables pour les jours de moins bien, afin d’aborder la Suisse avec au moins le physique déjà rodé. Là, même les jours les plus déprimants, il m’était impossible de m’arrêter dans une hütte, à moins de trucider mon maigre budget en un seul coup.
Pourquoi je parle de tout ça ? Parce que c’est ça, la rando. Ce n’est pas que les belles photos de sommets ensolleillés ou de cabris ensorcelant. Les moments de souffrance, on sait qu’on va les rencontrer ; les doutes, la motivation, on en parle moins, et c’est tout aussi important.
Finalement, là où je veux en venir, c’est que tout ça n’est pas si difficile dès lors qu’on a la motivation. Il est possible de partir avec une préparation minimale et sans logistique (la preuve). Si la motivation est là, et un minimum d’expérience en rando, il n’y a aucune raison de ne pas y arriver. Le plus important est de vouloir aller au bout. J’espère qu’avec ça, j’arriverais à en motiver à se lancer dans de longues randos.
J’ai un peu parlé de solitude. Maintenant, je me dois de parler des belles rencontres qu’on peut faire en chemin. La montagne a ça de bien qu’elle rapproche des gens qui, sans elles, ne se rencontreraient jamais ou, pire encore, s’ignoreraient. Je pense que je me souviendrais toute ma vie de la gentillesse de certaines personnes. Ceux qui, sans me connaitre et sans le savoir, m’ont redonné le sourire quand il le fallait. J’ai toujours pensé que j’étais un solitaire, que la solitude ne me dérangeait pas ; cette rando m’a prouvé le contraire. Non pas que la compagnie des marmottes soit lassante ; mais quelques minutes de discussion de temps à autre font du bien.
Et que dire de toutes ces personnes qui m’ont donné à manger ? C’est simple, le randonneur au long cours (était-ce du long cours ?) ne pense qu’aux choses les plus basiques, l’une d’entre elle étant le remplissage de son estomac. L’une des meilleures manière de gagner son amitié est donc de lui offrir à manger. Je peux vous garantir que ça marche. Toutes ces personnes, que je croisais pour seulement quelques minutes, au maximum quelques heures, et qui m’ont offert des choses, je ne peux que les remercier du fond du cœur. Elles représentent un état d’esprit qui se perd beaucoup trop. J’aime l’idée qu’il perdure encore dans les montagnes, en espérant que le tourisme de masse ne le tue pas définitivement.
En plus de tous ces anonymes, qui ne liront probablement jamais mon pavé, je peux citer quelques personnes (qui le liront… peut-être :p ) :

  • Bruno : probablement celui à qui je dois le plus. Merci pour ton tracé, tes traces GPX, tes renseignements, ta disponibilité par mail, ton scotch cuben. Merci, merci, merci. J’espère que ta traversée t’auras procuré autant de plaisir qu’à moi.
  • GLaG : le prêt n’est pas tellement à la mode. La location, la vente, oui. Alors franchement merci pour m’avoir prêté crampons et piolet et m’éviter un achat de plus.
  • Scal : merci pour le lyo et surtout la boite de pellicule, qui m’a beaucoup servi (jusqu’à ce que je la perde, après Briançon). Et merci pour la rando dans le Vercors, durant laquelle tu as pris soin de ma motivation en me racontant ton amour de la montagne (ainsi qu’une certaine anecdote à propos d’un de tes pieds durant une HRP, anecdote que je suis content de ne pas avoir rencontrée moi-même :p ).
  • Moumou et E. : j’avais besoin de parler. Merci d’avoir été là. :p Encore bravo à E. pour sa première rando aussi longue. J’ai passé un très bon moment avec vous. 🙂
  • tous les intervenants de mon fil de préparation, pour vos conseils avisés (notamment de prendre le piolet, qui m’a tant servi :p )
  • D’une manière plus générale, merci RL et ses membres. 🙂

 
Pour finir, une dernière remarque. Honnêtement, j’étais assez pressé de finir. Assez tôt dans la traversée je me suis donné pour objectif de terminer avant le 15 août (je suis rentré le 13), et j’ai marché en conséquence. J’aurais probablement pu passer plus de temps sur le chemin et flâner un peu, mais je fais partie de ces randonneurs qui estiment que la rando, c’est fait pour avancer (sauf quand il pleut, faut pas abuser non plus). Ça passera avec l’âge. Surtout que je me connais : si je me force à avancer, c’est que je sais que dès que je m’autorise des journées tranquilles, ma moyenne journalière passe à 15km. Bref, tout ça pour dire que j’étais heureux d’arriver, de rentrer chez moi. En marchant, je me disais que 40 jours (38 au final), c’était bien, mais il ne fallait pas plus.
Et pourtant, depuis que je suis rentré, je ne pense qu’à “la prochaine”. Te Araroa, PCT, CDT… Étonnant cette capacité que j’ai eu à “oublier” les moments délicats au point de vouloir déjà repartir. Cet épilogue est donc aussi pour moi un moyen de me souvenir que tout n’a pas été rose. Sans ça, je sais que dans six mois j’aurais oublié tout le négatif, de la même manière que quand je pense à mon chemin de St Jacques je ne me souviens que du positif, alors que je sais pertinemment que certains jours je me maudissais de m’être lancé là-dedans. Décidément, drôle de cerveau…
Voilà, je pense qu’après ce gros pavé (félicitation à ceux arrivés jusqu’au bout), je peux m’arrêter et clore définitivement ce récit. Maintenant, il ne me reste plus qu’à parler de la nourriture (ça va être rapide) et de ma liste.

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