La suite : continuité ou pas ? un débat de puristes

Note importante : cet article représente la quintescence du coupage de cheveux en quatre. Il est issu de réflexions et de conversations causées par des heures sur la selle et l’ennui qui s’en suit, et n’est probablement pas très intéressant pour le commun des mortels.

Durant ma pause à Santiago j’ai beaucoup réfléchis quant à la suite de mon parcours, me posant beaucoup de questions d’itinéraire et de planning. Certes, ce sont des interrogations que je me pose à chaque étape de mon voyage ; mais habituellement, la direction générale reste le nord. Sauf que maintenant ce n’est pas aussi simple… En effet, avec une roue tordue et difficilement réparable, j’avais décidé de prendre un bus jusqu’à Santiago. Pratique, mais maintenant j’ai un trou de 300km dans mon voyage. Depuis le début je m’étais refusé de faire du stop ou de prendre des bus, donc je me retrouve à la croisée des chemins : est-ce que je continue cette philosophie de la continuité, où est-ce que je cède aux attraits de la facilité ?

Ce débat est assez intéressant. La plupart des cyclistes que j’ai rencontrée jusqu’à maintenant a fait du stop, notamment à cause du vent en Patagonie, donc la réponse n’est pas évidente à donner. Si c’était mon premier voyage, j’aurais probablement été tenté de faire de même : après tout, ne sommes-nous pas ici pour en profiter un maximum ? Dès lors, pourquoi s’imposer des difficultés facultatives, si ce n’est pour se fatiguer inutilement ?

Mais lorsque j’ai parcouru le CDT, j’ai découvert le principe du continuous footsteps : la traversée n’est complète que si aucune section n’a été sautée. Enfin, ça c’est la théorie : comme il y a toujours plus puriste que soi, c’est assez difficile d’affirmer que telle manière de procéder est mieux que telle autre. Par exemple, qu’en est-il de faire une section dans la direction contraire au sens habituel ? J’avais même entendu parler d’une randonneuse qui allait se ravitailler en ville sans jamais faire de stop, s’ajoutant ainsi des dizaines de kilomètres en aller-retour le long des routes.

J’ai donc été sensible à la logique derrière cette philosophie, que j’ai adoptée sur le CDT et que je souhaite conserver pour mon voyage actuel. L’idée pour moi est tout simple : une fois arrivé au bout de mon périple, j’ai envie de pouvoir dire que j’ai traversé les Amériques, sans avoir à ajouter (même si c’est uniquement dans ma tête) une petite astérisque indiquant « sauf cette section « . Sur le CDT j’ai rencontré des marcheurs qui sautaient allégrement des sections ; lorsqu’ils ont annoncé sur les réseaux sociaux qu’ils avaient terminé le CDT, des randonneurs autour de moi grincaient un peu des dents, parlant de triche. Même si chacun fait bien ce qu’il veut (le fameux « hike your own hike « ), il faut reconnaitre que c’est dur de comparer les deux types de traversées tant les approches sont différentes. Et puis, dans « hike your own hike « , il y a bien la notion de « hike « , pas de « miss « …

Cependant, c’est à chacun de se fixer ses propres règles. Depuis le CDT j’ai une vision un peu moins puriste que d’autres de ce principe : tant que le cheminement est continu, ça me convient. Pas grave si je ne vais pas dans le bon sens ou si je fais du stop pour aller en ville, pour peu qu’à la fin j’ai fait tous les kilomètres de l’itinéraire par mes propres moyens. Pour certains (surtout chez les cyclistes), c’est trop rigide et puriste, alors que pour d’autres c’est bien le strict minimum et je pourrais faire mieux.

Dans la même veine, accepter d’avoir un trou dans mon cheminement revient pour moi à ouvrir une boite de Pandore : si je m’octroie le droit de prendre le bus une fois, je serais beaucoup trop tenté de le refaire plus tard. Je me connais, j’ai besoin de me fixer des règles pour ne pas tomber dans la facilité. En me forçant à revenir, je me trace une ligne rouge : si je saute une section, il faudra que je retourne en arrière la parcourir.

Enfin, insister pour tout parcourir par mes propres moyens, c’est aussi accepter qu’une itinérance est faite de hauts et de bas. Refuser d’affronter les difficultés reviendrait à édulcorer le voyage, à en retirer une composante essentielle. Le voyage à vélo ou à pied, c’est un tout ; retirez-en un bout, et ce n’est plus que du tourisme. C’est parce que je me confronte à toutes les épreuves qui s’offrent à moi, sans en retirer arbitrairement une partie, que je suis fier de moi à la fin.

Cependant, tout n’est pas si simple : ne vaudrait-il pas mieux d’éviter les sections les plus difficiles pour s’éviter un burn-out ? Mine de rien, c’est un risque important ; si en sautant quelques kilomètres on s’assure de pouvoir arriver au bout, alors peut-être faut-il le faire. Être trop rigide n’est pas toujours bon…

Bref, vous l’aurez compris : j’ai décidé de retourner vers le sud pour assurer la continuité de mon parcours. Cependant, je m’autorise quand même une petite triche : je vais le faire dans le sens nord – sud, pour avoir un peu moins à lutter contre les vents. Mon programme est donc un peu compliqué : de Santiago je vais prendre un bus pour Los Andes, ville un peu au nord qui est difficilement accessible en vélo (il n’y a que des autoroutes), et d’où je reprendrais officiellement le vélo. Là commence l’ascension du Paso Los Libertadores, le premier grand col Andin avec ses 3800m (et 3500m de dénivelé en 70km). Une fois de retour en Argentine, je vais rejoindre la route 40 au niveau de Mendoza puis tourner vers le sud pour rejoindre Bardas Blancas, environ 400km plus bas. De là, une fois la continuité de mon parcours rétablie, je reprendrais un bus pour Mendoza d’où je repartirai comme si de rien n’était.